S’il y a un film dont le nom n’a pas pu nous échapper ces derniers mois, c’est sans aucun doute Marty Supreme. Porté par un Timothée Chalamet survolté, qui n’a pas ménagé les médias de ses nombreuses apparitions, le film s’est doté d’une communication d’une intensité rare. Mais tout ce bruit est-il synonyme de qualité ? C’est ce que nous allons voir dans cette critique sans spoilers de ce tout nouveau phénomène.
Le retour de Timothée Chalamet, un an après son dernier rôle dans Un parfait inconnu de James Mangold, a été plus que remarqué. En effet, Marty Supreme se veut ambitieux, presque autant que son personnage principal. Première réalisation en solo pour Josh Safdie, depuis ses collaborations avec son frère Benny Safdie pour Good Times (2017) ou encore Uncut Gems (2019), celui-ci profite de son expérience pour proposer un projet original et tenter de sortir des codes des films de son genre.
I. Un film sur le ping-pong ? Absolument pas !
Marty Mauser, un jeune pongiste new-yorkais prometteur des années 1950, a pour objectif de devenir le meilleur joueur de tennis de table de la planète. Intrépide et orgueilleux, Marty va rencontrer de nombreuses difficultés sur son chemin et user de sa ruse pour essayer de se sortir de ces embûches. Ce long-métrage se présente donc comme un biopic (film biographique), mais qui n’en est pas vraiment un. Il s’agit en réalité d’une libre réinterprétation de la vie du champion impudent Marty Reisman, qui a effectivement eu un parcours atypique, mais très éloigné de celui de Mauser - la majorité des personnages sont entièrement inventés. Car le sujet réel de ce film n’est pas le ping-pong, mais plutôt les différentes péripéties d’un jeune prolétaire en recherche d’argent pour atteindre les championnats du monde. C’est donc une sorte de drame à la manière de A la recherche du bonheur, mais avec un protagoniste malhonnête et détestable, et avec une atmosphère qui se rapproche sur certains aspects d’un thriller.
Josh Safdie nous plonge dans ce contexte particulier en y instaurant un rythme soutenu qui ne devient pas frénétique pour autant, et une réalisation maitrisée et réfléchie, donnant un résultat fluide dont les 2h30 passent en un éclair. Le réalisateur gère bien les différentes scènes d’action, notamment les nombreuses scènes de fuite, caractérisant en grande partie son protagoniste, impétueux et fuyard. Il utilise également beaucoup de plans serrés sur les visages des personnages, renforçant l’aspect dramatique de plusieurs scènes et se concentrant sur les émotions de façon individuelle, nous invitant presque à les analyser pour déceler le vrai du faux, tant la majorité d’entre eux sont malhonnêtes.
Ainsi, dans les scènes de dialogues entre deux personnes, choisir les plans serrés plutôt que des plans larges, avec plusieurs personnages en même temps, relègue les alchimies au profit d’une sorte d’affrontement d’idées et de ruses, envoyées les unes après les autres, comme un match de ping-pong. Le réalisateur réussit également à retranscrire les scènes d’énervement collectif, des scènes dans lesquelles au moins 4 personnages se disputent simultanément, parlent les uns sur les autres, créant un chaos maîtrisé et plaisant pour le spectateur.
II. Un excellent casting.
Si le personnage de Marty Mauser fonctionne aussi bien, c’est évidemment grâce à son interprète Timothée Chalamet, qui, malgré son jeune âge, commence à être habitué aux rôles de premier plan, que ce soit dans Call me by Your Name, Wonka, ou encore la saga Dune. Et si cette nouvelle prestation aura été une nouvelle fois insuffisante pour décrocher l’Oscar (lauréat d’un Golden Globe tout de même), sa nomination semble amplement méritée au vu de sa performance.
L’acteur franco-américain dépeint un protagoniste ambivalent, qui parvient à être aussi insupportable que touchant, qui est foncièrement rusé, malhonnête, et souvent sans cœur avec ses proches. Un personnage qui parvient à se fondre dans la masse, mais qui aime aussi être sur le devant de la scène, qui semble ne pas se soucier de son futur, mais qui pourtant se démène pour trouver les fonds nécessaires à son voyage. Il ferait tout pour atteindre ces championnats, quitte à trahir le monde entier, et pourtant on ne pourrait savoir si c’est par ego, par passion du tennis de table, ou simplement parce qu’il a quelque chose à prouver - à lui ou à quiconque. C’est exactement cette dualité que Chalamet arrive naturellement à mettre en forme à l’écran, notamment dans une scène de négociation autour de balles orange au début du long-métrage, qui est une parfaite présentation du personnage, de sa fourberie et de ses talents de beau parleur. Le vrai bémol que l’on pourrait trouver au développement du personnage, ce seraient justement les intentions des scénaristes vis-à-vis de celui-ci. En effet, si le personnage nous est clairement présenté comme une mauvaise personne, le film semble vouloir nous attendrir par son histoire, nous faire aimer ce qu’il est, presque en le faisant passer pour un exemple à suivre. Cette ambivalence dans le message énoncé donne naissance à une morale confuse, qui peut desservir le récit.
Pour ce qui est du reste des acteurs, leurs prestations sont tout autant réussies et viennent sublimer celle de Chalamet. On peut notamment saluer la prestation du rappeur et producteur Tyler, The Creator, qui signe son premier rôle au cinéma avec brio. Il en va de même pour Kevin O’Leary, initialement homme d’affaires et personnalité télévisuelle, qui se fond bien dans le rôle du véreux Milton Rockwell. Cependant, les personnages secondaires les plus marquants sont sans équivoque deux personnages féminins et love interests de Marty. D’abord, son amie d’enfance Rachel, campée par Odessa A’zion qui excelle dans ce rôle ; puis la femme de Rockwell, Kay Stone - ancienne actrice d’Hollywood déchue avec qui Marty vit quelques aventures, jouée par Gwyneth Paltrow. Les deux personnages sont différents en tout point (une brune et une blonde, une pauvre et une riche, une jeune et une vieille…), créant un intéressant triangle amoureux. Rachel est en quelques sorte le seul appui émotionnel que possède Marty, tandis que Kay devient plutôt une échappatoire, représentant par là-même son ambition de changer de classe sociale. Ces deux personnages restent tout de même bloqués dans leurs quêtes d’accomplissement respectives, chacune à cause de leur mari. Ces derniers privent les deux femmes de liberté, qu’elles parviennent faiblement à atteindre avec leur liaison avec Marty. Cependant, si l’on est facilement touché par Rachel, qui possède un réel développement, le traitement du personnage de Kay est un peu plus décevant, notamment par son manque d’évolution et d’importance dans la trame.
III. Sortir des sentiers battus.
Le film que nous propose Josh Safdie se veut original et marquant sur tous les aspects. Comme nous l’avons dit précédemment, le film nous fait croire qu’il est un simple biopic sur un pongiste pour nous emmener dans une direction toute autre. A de nombreuses reprises, il nous offre plusieurs scènes notables ayant pour vocation indirecte de marquer l’esprit du spectateur. Et si quelques fois l’effet escompté est complètement réussi grâce à la pertinence et l’intérêt des séquences, comme la scène d’introduction, ou bien celle des globetrotteurs, d’autres semblent plus factices dans leurs ambitions, comme si l’objectif était uniquement de surprendre pour surprendre, malgré un certain potentiel (la scène du miel, ou de l’hôtel). Enfin, le film se dote tout de même de plusieurs scènes de ping-pong, qui sont assez maitrisées sans pour autant être inoubliable. Le film souffre donc de la possible comparaison que l’on peut faire avec Challengers de Luca Guadagnino, sorti en 2024, un film qui se cache derrière le tennis pour en réalité parler de relations amoureuses et amicales entre des protagonistes tous plus détestables que les autres. La vraie réussite de Challengers par rapport à Marty Suprême est justement de rendre ses rares scènes de sport mémorables, notamment la scène finale qui est une leçon de montage et de mise en scène.
Finalement, Josh Safdie utilise les codes du cinéma du « Nouvel Hollywood » des années 1970, afin de dépeindre les Etats-Unis dans leur globalité. Pour ce qui est de l’ambiance, le réalisateur s’inspire clairement du cinéma de Martin Scorsese pour représenter New York et son milieu de l’arnaque (Taxi Driver, Mean Streets). Le film ne cesse de s’inspirer des années 1970, même pour les différentes musiques - qui pourrait donner le sentiment d’un anachronisme pour un film se déroulant en 1952, mais qui pourtant fonctionne assez bien. Les codes pris de cette décennie servent en fait de base pour exhiber une Amérique d’après-guerre, d’apparence intouchable et parfaite, mais dont les failles n’ont été constatées qu’à partir des années 1970. Si l’une des failles les plus importantes évoquées par le film est la lutte des classes sociales, celle qui est le plus mise en avant est sans aucun doute l’individualisme causé notamment par le capitalisme américain. L’argent est roi et tout le monde tente de trahir les autres afin d’en obtenir. Même dans sa quête principale, Marty ne court pas vraiment après les championnats du monde, mais plus précisément après l’argent qui lui permettra d’y accéder, quitte à perdre tout le reste.
Marty Supreme est une proposition particulière, au rythme prenant et à la réalisation soignée, qui met en avant ses acteurs et leurs qualités de jeu pour nous proposer un résultat intéressant sur le vice de la nature humaine et les limites rencontrées par l’Amérique des années 50. Le film se heurte tout de même dans sa morale confuse ou dans le développement de certains personnages, mais on ne peut que saluer l’effort de proposer quelque chose d’inattendu. Sans être parfait, c’est un film qui mérite d’être vu - toujours disponible au cinéma.
Par Nathan Azeni.
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