Alter Ego – Critique

Publié le 31 mars 2026 à 15:00

Alors que les films français populaires sont souvent décriés, d’autant plus lorsqu’il s’agit de comédies, Alter Ego ose s’aventurer dans ce genre, en y apportant un concept original et un humour propre à ses réalisateurs, Nicolas et Bruno. Voici une courte critique sans spoilers de ce tout nouveau film.

Habitués à l’humour décalé, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, du duo de réalisateurs et scénaristes Nicolas et Bruno, sont de retour avec leur nouveau long métrage sorti ce 4 mars, soit 13 ans après leur dernier. Ici, ils nous proposent une comédie burlesque sur un thème qu’ils ont déjà traité par le passé dans La Personne aux deux personnes : le double - à ceci près que cette fois, ce ne sont pas deux acteurs dans le même corps, mais un seul acteur dans deux corps différents, le talentueux Laurent Lafitte.

Deux pour le prix d’un :

Ce film raconte l’histoire d’Alex, un père de famille au crâne dégarni, vivant dans une zone pavillonnaire et travaillant à la COGIP. Alors qu’il se sentait heureux dans son humble vie, Alex voit arriver un nouveau voisin : Axel, son sosie parfait - sauf que lui est sportif, riche, et qu’il a des cheveux. Jaloux de ce dernier et confus d’être le seul à remarquer leur ressemblance parfaite, Alex commence à devenir paranoïaque. Les deux personnages sont campés par un Laurent Lafitte fraîchement oscarisé pour son rôle dans La Femme la plus riche du monde, qui semble en total amusement dans l’incarnation de ces deux rôles, et en grande maîtrise de son (ou ses) jeu(x). C’est aussi le cas pour les rôles secondaires, que ce soit Blanche Gardin ou Marc Fraize, qui nous offrent plusieurs répliques risibles, mais également Olga Kurylenko qui parvient à sortir de son rôle récurrent de femme fatale qu’elle a pu avoir dans Black Widow ou dans le James Bond Quantum of Solace, pour adhérer au ton comique du film.

 

Evidemment, l’amusement des acteurs dans leur rôle est à la fois conséquence et cause de l’absurdité du récit proposé par les réalisateurs. En effet, on y retrouve un humour singulier qui nous rappellera rapidement les grandes heures de Canal+, dont le duo a fait partie avec notamment la série de détournement culte Message à caractère informatif, dont la COGIP est une référence directe. Que ce soit avec le comique de situation, les chara-designs mémorables, et l’utilisation multiple de l’humour « gênant », le film ne cesse de nous étonner par ses blagues qui, pour la grande majorité, fonctionnent à merveille, et dont le nombre élevé ne devient jamais excessif.

 Une comédie, mais pas seulement :

Cependant, si ce film se démarque des autres comédies, c’est parce qu’il ne se repose pas uniquement sur ses dialogues et le jeu de ses acteurs.

D’abord, le film propose un visuel original, surtout pour une comédie française, et qui met en avant la maitrise des décors. On se retrouve plongé dans ces quartiers pavillonnaires à l’ambiance factice (qui peut rappeler l’esthétique de Don’t Worry Darling ou encore Vivarium), notamment les deux maisons voisines à la symétrie dérangeante. Ensuite, la bande originale proposée ajoute elle aussi une atmosphère mi-conviviale, mi-stressante. Cette musique, à dominante vocale et avec des effets de résonance, rappelle sur certains aspects celle proposée dans la série sud-coréenne Squid Game, également marquante par sa capacité à allier suspense et musique enfantine.

 

De plus, la grande force du film, et plus précisément de son humour, c’est qu’il provoque bien plus qu'un simple rire. En effet, Nicolas et Bruno utilisent l’humour comme un outil : un outil de narration et un vecteur de rire, bien sûr, mais aussi dans certaines scènes la cause d’une certaine tension, voire tristesse. On peut alors évoquer le personnage de Nathalie, femme d’Alex et jouée par Blanche Gardin, qui parvient à nous attendrir lors de plusieurs scènes de comédie, gênée par les tendances paranoïaques de son mari. Ce sentiment doux-amer provoqué par ces séquences nous fait comprendre le mal-être d’une femme démunie et devenant malheureuse dans son couple. Les blagues peuvent aussi paradoxalement renforcer la tension de certaines scènes, et en rendre d’autres marquantes. C’est cette maitrise qui caractérise ce film, et qui couronne un 3ème acte sublime et déroutant (dont nous ne parlerons pas davantage pour éviter d’en dire trop).

Itinéraire d’un homme moyen :

Si la relation entre les deux sosies ne cesse de nous faire rire, elle est aussi la racine d’un intéressant commentaire sur l’appréciation de soi. A l’arrivée de son nouveau voisin, Alex se remet en question, doute de lui et commence à avoir des regrets sur sa vie, envieux de celle d’Axel. Sa détestation machinale n’est donc que la conséquence d’un mal-être que cette rencontre n’a pas créé, mais a simplement révélé. On peut y voir un lien plus ou moins étroit avec The Substance de Coralie Fargeat, porté également sur l’estime de soi et sur l’acceptation de ses défauts, par l’apparition d’une « meilleure » version du protagoniste. On peut également voir ce voisin comme une représentation d’un doute identitaire, d’une crise de la quarantaine/cinquantaine, marquée par une brusque remise en question et par une tentative subite de changements, précisément ce qu’il se passe pour Alex.

 

Enfin, Alter Ego est aussi un énième moyen pour ses réalisateurs d’énoncer de nombreuses critiques sociétales, notamment sur le monde du travail. La COGIP a toujours été un prétexte pour Nicolas et Bruno pour satiriser les bureaux et ce qu’ils représentent. Un milieu oppressant, où le collectif est privilégié aux dépens de l’individu, mais où la compétition est pourtant de mise, ce que l’on remarque par l’arrivée d’Axel dans la boîte, qui chamboule les perspectives d’Alex. Cet open space prônant une entraide forcée et hypocrite, et ce style très années 70, présente la COGIP, et donc les entreprises de ce genre, comme ringardes et malsaines. Le film se permet également de critiquer la valorisation des biens et de l’argent, ainsi que la pression sociale créée par eux. Le personnage d’Alex jalouse ce que possède son voisin et en fait une obsession, quitte à en oublier sa femme et son enfant. Les normes sociales lui ayant inculqué qu’il avait besoin de ces choses pour considérer sa vie comme réussie, Alex reste cantonné dans son rôle d’homme lambda de classe moyenne, et envie ce qu’il n’a pas, mais surtout ce dont il n’a pas besoin.

 

 

Nicolas et Bruno reviennent donc en force avec une proposition novatrice et prenante, magnifiquement interprétée par un casting de qualité. En plus de nous proposer une comédie réellement réussie, un scénario original oscillant entre récit réaliste et fable mystérieuse, et une mise en scène réfléchie, le duo nous propose un commentaire sur l’estime de soi et une critique de la société et de la vie professionnelle, thématiques pour lesquelles ils sont passés maîtres. Le résultat est donc brillant, intelligent, extrêmement drôle, et apporte un réel vent de fraicheur sur le cinéma français.

 

 

Par Nathan Azeni.

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