« Qu’est-ce que le Temps ? » À cette question millénaire, la science moderne apporte une réponse pour le moins glaçante : le Temps n'existerait pas. Refusant cette « mort » programmée, cet essai invite à une odyssée philosophique et scientifique totale. De l'intuition de Saint-Augustin aux paradoxes de la mécanique quantique, découvrez le Panchronisme : une ontologie radicale où le Temps n'est plus un fleuve qui nous emporte, mais la substance même de notre mouvement et de notre être.
NOTE IMPORTANTE : Cet article constitue un traité complet divisé en dix parties. Le temps de lecture est donc estimé à 45min/1h - voire plus pour une meilleure compréhension des idées philosophiques.
« Qu’est-ce que le Temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. », affirmait Saint-Augustin dans le Livre XI de ses Confessions. Quelle citation sur le Temps est plus réelle, plus juste que celle-ci ? Le Temps est insaisissable, il nous file entre les doigts. Et, quand nous pensons enfin l’avoir cerné, nous réalisons que ce que nous savons de lui n’est qu’un grain de sable de l’immense sablier qui le définit. Pourtant, nous faisons continuellement son expérience. Il fait partie de notre vie, de notre existence ; il est la chose qui ne nous quitte jamais, mais sa nature nous échappe. Est-il un phénomène physique, une perception de notre esprit, une illusion, une condition de l’être ? Existe-t-il seulement ? Il y a trop de façons de le concevoir, et c’est donc pour cela que j’ai entamé une recherche sur le Temps, en interrogeant les conceptions passées, en explorant leurs contradictions, et surtout, en cherchant une cohérence nouvelle. De nombreux physiciens, comme Julian Barbour, pensent que le Temps meurt : sa variable est absente des équations fondamentales de la physique quantique. C’est donc pour cette raison que j’ai décidé de lui venir en aide. Il ne doit pas mourir seul, ni même mourir du tout ! Il faut le reconceptualiser, et ce, sur la base de l’expérience, afin que la conception proposée soit la plus juste possible. Je commencerai par retracer les grandes conceptions historiques du Temps, de Platon à Heidegger. Puis, je proposerai une nouvelle ontologie du Temps qui unifie les expériences subjectives, les lois physiques et les conditions logiques dans une seule définition : le Temps est l’ensemble des mouvements perçus dans l’espace. J’expliquerai et justifierai cette conception dans mon propos. Il nous faut repenser le Temps. Non pas par plaisir, mais par nécessité : si le Temps meurt, alors nous nions le mouvement, le changement, et donc la réalité. Or, qu’y a-t-il de plus physique que cela ? Je laisse la question ouverte. Notre cheminement commencera par une petite généalogie des grandes conceptions du Temps dans l’histoire de la pensée, avant de développer ma propre philosophie du Temps en abordant ses fondements ontologiques, ses implications physiques, ses enjeux existentiels, et les problèmes qu’elle résout, notamment ceux liés à l’éternité, au voyage temporel et à Dieu.
Petite Généalogie du Temps.
I. Le Temps dans l'Antiquité.
Le Temps dans l’Antiquité : Platon – Avant d’aborder la définition platonicienne du Temps, il convient de faire une légère introduction sur lui et sa pensée. Philosophe grec du IVème siècle avant Jésus-Christ, il fut le disciple de Socrate et maître d’Aristote. Dans sa République, Platon introduisit le concept de « Monde des Idées ». D’après lui, les choses que nous percevons dans le monde sensible ne sont que des représentations imparfaites de leurs Idées, venant du monde intelligible – parfait, immuable et supérieur – , aussi appelé Monde des Idées. Il organise les choses de façon hiérarchique et pyramidale, avec, tout en haut, l’Idée de Bien, puis les Idées, les objets mathématiques, le Soleil – la Vérité – , les objets sensibles et les êtres vivants, et les images. Dans son Timée, Platon définit le Temps comme « l’image mobile de l’éternité immobile », laquelle est projetée dans le monde sensible par le Démiurge, c’est-à-dire l’artisan divin du Cosmos. Le Temps n’est alors qu’une copie imparfaite et changeante de l’Éternité, qui, quant à elle, est parfait, immobile et intemporelle. Ce qu’affirme Platon, c’est que le Temps n’a pas d’existence autonome, puisqu’il n’existe que dans le devenir, afin d’imiter – mimésis, en grec – l’ordre éternel du monde intelligible. Il est donc lié au monde sensible, mesuré par le mouvement régulier des astres, mais dépend ontologiquement d’un modèle atemporel : l’Être. Ainsi l’Éternité est l’ordre immobile des Idées – monde intelligible – , et le Temps est le devenir ordonné du monde sensible, mesuré par le mouvement des astres.
Le Temps dans l’Antiquité : Aristote – Aristote était un autre philosophe grec du IIIème siècle avant Jésus-Christ, et fut, comme précisé précédemment, le disciple de Platon. Dans sa Physique, celui-ci affirme que le Temps est lié au mouvement et au changement dans le monde sensible, qu’il se distingue d’une entité indépendante ou d’une substance, et qu’il est plutôt une mesure du mouvement. Pour Aristote, le Temps est le « nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur ». Pour comprendre cela, il nous faut décomposer sa définition, et nous intéresser au mouvement : Le monde est en perpétuel changement, c’est-à-dire que tout est en devenir. Ainsi, sans mouvement, il n’y a pas de Temps. Si rien ne bougeait ou ne changeait, y compris notre pensée, nous n’aurions pas l’impression que le Temps passe. Celui-ci est alors lié à la perception du changement. Et, tout mouvement se déroule dans une succession ordonnée d’états, avec un avant et un après, et le Temps est donc ce qui permet de numéroter ou de mesure cette succession. Si le Temps est un nombre, ce n’est pas dans le sens où il est un nombre abstrait comme en mathématiques, mais dans le sens où c’est une mesure concrète appliquée aux phénomènes en mouvement. Il permet alors de quantifier le mouvement, et de dire sa rapidité ou sa durée. Seulement, pour Aristote, l’esprit a également un rôle. En effet, si l’esprit n’était pas là pour « nombrer » et percevoir le mouvement, il n’y aurait pas de Temps dans le sens où nous le comprenons : le mouvement ne cesserait pas d’exister, mais sa mesure et sa temporalité seraient absentes. L’âme humaine, qui a la capacité de percevoir la succession des instants présents, est alors essentielle pour constituer le Temps comme phénomène mesurable. Quant à l’instant présent, il permet de séparer ce qui n’est plus – le passé – de ce qui n’est pas encore – le futur – , et assure ainsi la continuité du Temps. Par ailleurs, le Temps aristotélicien possède de multiples caractéristiques. D’abord, pour Aristote, le Temps n’est pas une substance en soi, car il n’a pas d’existence indépendante des choses qui changent. C’est plutôt une propriété ou un attribut du mouvement. De plus, le Temps est infini, dans le sens où il est toujours possible de le diviser ou de prolonger le mouvement : il n’y a pas de fin au Temps, parce qu’il n’y a pas de fin au mouvement. Aussi, le Temps, en tant que mesure, est uniforme, c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un seul Temps pour tous les mouvements. Enfin, il est linéaire, car, bien que mesuré par le mouvement circulaire des astres, celui-ci est perçu comme une succession linéaire d’instants. Ainsi, selon Aristote, le Temps est une mesure du mouvement qui ne peut être saisie que par une âme capable de percevoir et de numéroter la succession des avant et des après.
Le Temps dans l’Antiquité : Saint-Augustin – Saint-Augustin était un philosophe et théologien romain du IIIème et IVème siècle. Après une carrière de rhéteur, il fut évêque à Hippone. Dans ses Confessions, écrites vers 400, il affirme que le Temps a une nature insaisissable[1]. C’est là une aporie fondamentale du Temps : nous vivons constamment dans le Temps, nous l’utilisons, nous le mesurons, mais dès que nous essayons de le saisir conceptuellement, il nous échappe. Deux points essentiels de la philosophie du Temps selon Saint-Augustin sont à connaître : D’une part, le présent est une « pointe » qui s’évanouit aussitôt, car dès que celui-ci est, il cesse d’être pour devenir une chose du passé. D’autre part, si le passé, le présent – en tant qu’entité stable – et le futur ne semble n’avoir aucune consistance propre, le Temps – qui est passé, présent et futur – pourrait être un « triple néant ». Commençons à présent par nous intéresser au Temps comme distension de l’Âme – Distentio Animi – . D’abord, pour Saint-Augustin, le Temps n’est pas une réalité objective du monde extérieur, mais une production de notre conscience. Il n’est pas une mesure du mouvement extérieur – comme le mouvement des astres – , car, si les astres s’arrêtaient, il ne disparaîtrait pas pour l’homme, puisqu’il a une expérience intérieure : Le Temps est une distension ou une extension de l’âme, laquelle s’étend entre le passé, par la mémoire, le présent, par l’attention, et le futur, par l’attente. En fait, il n’y a pas de passé, de présent et de futur, mais plutôt « trois présents de l’âme » : le présent du passé, qui se caractérise par la mémoire, en étant une présence actuelle des souvenirs dans notre esprit ; le présent du présent, qui se caractérise par l’attention, laquelle est une conscience de l’instant qui se déroule ; et le présent du futur, caractérisé par l’attente, qui est une présence actuelle de nos anticipations et de nos espoirs. Et, c’est par ces « présents » que l’âme donne une continuité et une mesure aux choses qui se succèdent. Néanmoins, dans la philosophie augustinienne, le Temps est lié à l’Éternité Divine. Ce qu’il faut avant tout comprendre, c’est que Dieu est hors du Temps, puisqu’éternel. L’éternité n’est ici pas un temps infini, mais une coexistence permanente, un toujours présent sans passé ni futur : Dieu est au-delà du Temps qu’il a lui-même créé. De plus, la question relative à ce que faisait Dieu avant de créer le Ciel et la Terre est absurde pour Saint-Augustin, car il n’y avait pas d’avant au Temps : Dieu a créé le Temps avec le monde, le plaçant ainsi comme dimension de la Création. Le Temps est une image imparfaite et limitée de l’Éternité Divine, puisque notre existence est marquée par la muabilité et la finitude, tandis que l’éternité est immuable et infinie. Enfin, la mesure du Temps a une importance, car s’il est une distension de l’âme, comment le mesure-t-on ? Saint-Augustin reconnaît la mesure du temps ou d’une durée, mais il ne s’agit pas de mesurer des fragments objectifs du Temps : c’est dans l’âme, dans notre conscience de la durée d’une chose que la mesure prend place. La mesure du Temps est alors un acte de l’esprit qui s’opère sur la distension qu’il opère sur lui-même. Ainsi, pour Saint-Augustin, le Temps est une réalité profondément subjective et intérieure, une véritable expérience de l’âme, une distension de la conscience entre le passé – par la mémoire – , le présent – par l’attention – et le futur – par l’attente – .
[1] « Qu’est-ce que le Temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. ». Les Confessions, Livre XI, Saint-Augustin.
II. Le Temps moderne et critique.
Le Temps moderne et critique : Kant – Emmanuel Kant, philosophe prussien du XVIIIᵉ siècle, est surtout connu pour ses trois Critiques, et en particulier pour sa Critique de la Raison Pure, où il répond à la question : « Que puis-je savoir ? ». C’est dans la première partie de cette œuvre, intitulée Esthétique transcendantale, qu’il expose sa conception du Temps. Pour Kant, le Temps n’est pas une propriété des choses en soi et une conception empirique dérivée de l’expérience, mais une forme a priori de notre intuition sensible. Expliquons cela. D’abord, selon lui, le Temps n’est pas empirique, pas tiré de l’expérience. Nous ne percevons pas d’abord le Temps pour ensuite y placer les évènements : Au contraire, pour que nous puissions percevoir des évènements dans une succession – avant/après – ou dans une simultanéité, nous devons avoir une intuition préalable du Temps. C’est alors une structure cognitive innée présente avant toute expérience, une condition de possibilité de l’expérience, et non un produit de celle-ci. De plus, le Temps est une forme de l’intuition interne. Pour Kant, il est la forme sous laquelle tous nos états internes – pensées, sentiments, volontés – nous apparaissent : Nous ne pouvons pas nous représenter nos propres états mentaux autrement que dans une succession temporelle. Et, par extension, puisque toutes nos perceptions du monde extérieur doivent d’abord devenir des représentations internes avant de pouvoir être pensées, le Temps est aussi la condition médiate de toutes les intuitions externes, ce qui signifie que tout ce que nous percevons dans le monde sensible doit nous apparaître dans le Temps. Néanmoins, d’après Kant, le Temps est également une idéalité transcendantale et une réalité empirique. Il est transcendantalement idéal, parce qu’il n’existe pas en dehors de nous, comme une propriété des choses en soi, c’est-à-dire des objets indépendants de notre perception. Sans notre subjectivité humaine, le Temps n’existerait pas comme une réalité absolue et indépendante. Il est alors une condition de notre mode de perception, lequel est propre à l’esprit humain. En revanche, le Temps est empiriquement réel, puisque pour nous, êtres humains percevant le monde, le Temps est une réalité incontournable et nécessaire. Toutes nos expériences, tous les phénomènes se déroulent dans le Temps. Il nous est impossible d’expérimenter un monde non-temporel. Le Temps a alors une validité objective pour tous les objets de notre expérience possible. Ainsi, pour Kant, le Temps est une forme nécessaire de notre sensibilité, transcendantalement idéale, différente des choses en soi, mais empiriquement réel, car il est la forme sous laquelle toute notre expérience se présente.
Le Temps moderne et critique : Hegel – Hegel, philosophe allemand du XVIIIème et XIXème siècle, développa, dans sa Phénoménologie de l’Esprit et son Encyclopédie des sciences philosophiques, sa propre vision du Temps. Pour lui, le Temps est une expression de la négativité et du devenir de l’Esprit, le mouvement même par lequel l’Idée – la Raison, l’Absolu – se déploie et se réalise dans le monde, en passant par des phases successives et en surmontant ses propres contradictions. Pour comprendre cela, il nous faut avant tout nous intéresser au Temps comme « devenir de l’extériorité ». D’abord, le Temps est le mouvement de l’Idée qui s’extériorise. En effet, l’Idée en soi est éternelle. Mais, pour se connaître et se réaliser pleinement, elle doit sortir d’elle-même, s’extérioriser, et c’est le Temps qui est cette forme de l’extériorisation de l’Esprit. De plus, le Temps est un « pur devenir » : Il n’est pas une substance ou un contenant, mais le processus par lequel chaque instant présent cesse d’exister et devient passé, tandis que le futur devient présent. C’est un mouvement perpétuel de négation du présent : le Temps est la « négativité pure », et le présent est un point insaisissable où le passé et le futur se rencontrent et se nient. Et, pour Hegel, le Temps est le « nombre du mouvement ». Il reprend les idées d’Aristote, et affirme que le mouvement n’est pas simplement celui des corps, mais le mouvement logique de l’Esprit qui se déploie. Cependant, le Temps est aussi le « lieu des contradictions ». En effet, le devenir se produit par la confrontation et la résolution des oppositions. Donc, le Temps, en tant que pur devenir, est le « théâtre » de cette négativité qui pousse l’Esprit à se dépasser. Finalement, Hegel lie le Temps et l’Esprit – Geist – . D’abord, il considère que l’Esprit se déploie dans le Temps. Il conçoit l’histoire humaine comme le processus par lequel l’Esprit prend conscience de lui-même et de sa liberté, et en conclut que ce déploiement, qui n’est pas atemporel, se manifeste concrètement dans le Temps et l’histoire. Aussi, le Temps est la forme sous laquelle l’Esprit « apparaît », car, tant qu’il n’a pas atteint la pleine conscience de lui-même, c’est-à-dire l’Absolu, il est contraint d’apparaître dans le Temps. Et, c’est la temporalité qui permet à l’Esprit de traverser les différentes figures de la conscience, de la conscience sensible à l’Esprit Absolu. Enfin, le Temps sera aboli par l’Esprit absolu, car, lorsque l’Esprit aura achevé son processus de réalisation et aura atteint l’Absolu, le Temps, en tant que forme de son extériorisation et division, sera « subsumé » et « aboli » : le Temps ne disparaîtra pas, mais l’Esprit le transcendera en saisissant la totalité de son déploiement dans une unité éternelle. Par ailleurs, comprenons ici l’éternité non pas comme une absence de Temps, mais comme le Temps compris dans sa totalité. Ainsi, pour Hegel, le Temps est le mouvement même de la négativité et du devenir de l’Esprit.
Le Temps moderne et critique : Bergson – Rentrons maintenant dans l’une des philosophies du Temps les plus importantes : celle de Bergson. Philosophe français du XIXème et XXème siècle, il développa sa conception du Temps dans plusieurs ouvrages majeurs : Essais sur les données immédiates de la conscience, Matière et Mémoire, L’évolution créatrice et Durée et simultanéité. D’abord, il distingue le Temps spatialisé de la durée réelle. Le Temps spatialisé, c’est le Temps de l’horloge, le Temps scientifique, qui se mesure donc avec des pendules ou des calendriers. Il est une succession d’instants homogènes, extérieurs les uns aux autres, à la manière de points sur une ligne. Il est quantitatif, découpable et réversible, et est le produit d’une opération de l’intelligence, qui, pour agir sur le monde et le mesurer, projette le Temps dans l’espace. Cela signifie, en d’autres termes, que nous voyons le Temps comme une ligne où les moments se juxtaposent. Néanmoins, Bergson critique cette vision, car le Temps spatialisé n’est pas le Temps en soi : il n’est qu’une représentation symbolique et pratique du Temps, utile pour la science et l’action, mais trahissant sa nature profonde, car, en le découpant en instants, nous perdons ce qui fait sa vie et son mouvement. La durée réelle, quant à elle, est le Temps tel qu’il est vécu et ressenti par la conscience. Elle est qualitative, continue, indivisible, hétérogène et irréversible. Premièrement, donc, elle est continue, puisque, contrairement aux instants juxtaposés du Temps spatialisé, les moments de la durée se fondent les uns dans les autres et se pénètrent : mon passé n’est pas « à côté » de mon présent, car il le nourrit, le colore, et fait partie de mon être actuel. Plus vulgairement, la durée est une sorte de rouleau de fil qui grandit constamment. Deuxièmement, elle est hétérogène, parce que chaque moment de la durée est unique et nouveau, et n’est donc pas réductible au précédent. Par exemple, deux minutes vécues dans l’ennui ne sont pas de la même « qualité » que deux minutes vécues dans le joie. La durée est alors un flux incessant de qualités nouvelles. Troisièmement, elle est indivisible, car on ne peut pas découper la durée sans la dénaturer. Tenter de la diviser en instants, c’est la figer, la « spatialiser », et manquer sons essence de mouvement. Enfin, elle est irréversible, c’est-à-dire que nous ne pouvons pas remonter son cours. Chaque instant passé est réellement passé et a modifié la conscience qui l’a vécu. Pour Bergson, il n’y a pas de retour en arrière possible dans le vécu. Ainsi, la durée explique la création, la nouveauté, la liberté et l’imprévisibilité, et la personnalité se construit dans la durée, par l’accumulation de nos expériences. Cependant, pour saisir la durée réelle, nous devons avoir recours à l’intuition. Notre intelligence, c’est-à-dire notre raison, notre intellect, est tournée vers l’action, la fabrication, et tend naturellement à spatialiser et à figer le réel pour le comprendre et le maîtriser. Elle nous donne alors une connaissance analytique et découpée qui perd l’unité et le mouvement du réel, d’après Bergson. Au contraire, l’intuition est une « sympathie intellectuelle », la capacité à se placer à l’intérieur de ce que l’on étudie pour en saisir le mouvement, la vie et la durée. C’est un mode de connaissance directe, non pas par des concepts, mais par un contact immédiat avec le réel. Par ailleurs, la mémoire a également un lien avec le Temps, car le passé est conservé dans la mémoire pure. La conscience ne se réduit pas uniquement à l’instant présent, car elle est la continuité où le passé survit et influence le présent, créant ainsi du neuf. Enfin, Bergson lie la durée et l’élan vital, qui est l’idée d’une force créatrice et imprévisible qui traverse l’univers et est à l’œuvre dans l’évolution des espèces. Selon lui, l’évolution n’est pas un processus mécanique et déterministe qui se déroule dans un temps homogène, mais un processus créateur et imprévisible qui se déploie dans la durée, par un jaillissement constant de nouveauté. Ainsi, Bergson distingue le Temps spatialisé – le Temps extérieur, mesurable, quantitatif et abstrait – d’une durée intérieure, vécue, qualitative, continue et créatrice – la durée réelle – . Pour lui, elle constitue l’essence de la réalité, de la vie, de la conscience et de la liberté, et ne peut être saisie que par l’intuition.
III. Le Temps contemporain.
Le Temps contemporain : La Relativité d’Einstein – Malgré la pertinence et l’extraordinaireté des idées de Bergson sur le Temps, son plus grand rival à ce sujet restera le grand physicien allemand Albert Einstein, né en 1879, et mort en 1955. Pour comprendre sa vision du Temps, il nous faut d’abord nous intéresser à la conception newtonienne du Temps. Pour Newton, le Temps est un flux universel, uniforme et absolu, indépendant de tout observateur ou évènement. Pourtant, pour Einstein, le Temps est relatif, lié à l’espace, à la matière et à l’énergie. Dans sa théorie de la relativité restreinte de 1905, il posa deux postulats fondamentaux : le principe de relativité – les lois physiques sont les mêmes dans tous les référentiels inertiels – et la constance de la vitesse de la lumière dans le vide – la vitesse de la lumière, notée c, est la même pour tous les observateurs – . À partir de ces deux postulats, Einstein en déduisit trois choses. D’abord, il n’existe pas de « présent universel » ou de « maintenant » absolu : bien que deux évènements paraissent simultanés pour un certain observateur, ils ne le sont pas nécessairement pour un autre en mouvement relatif. Ensuite, le Temps peut être dilaté : plus un objet a une vitesse proche de celle de la lumière, et plus son horloge ralentit par rapport à une horloge immobile dans le vide – ou restée sur Terre – . Ainsi, plus la vitesse est grande, plus le Temps se dilate. Enfin, l’espace et le Temps sont unis : ils ne sont pas séparés, mais sont inextricablement liés, formant ainsi l’espace-temps. Tout évènement se produit dans cet espace-temps, et la distance entre deux évènements ne dépend alors plus seulement de leur séparation spatiale, mais aussi de leur séparation temporelle. Dans la relativité restreinte, donc, le Temps est relatif à l’observateur et à son mouvement, ce qui fait que chaque observateur a son « temps propre ». Cependant, dans sa théorie de la relativité générale de 1915, Einstein étendit plus loin sa conception du Temps, en incluant la gravité dans sa relativité restreinte. Il constata et affirma encore trois choses. Premièrement, le Temps est également affecté par la gravité : plus un certain objet est proche d’un objet massif, et plus son horloge sera ralentie. Pour être plus précis, plus un objet sera massif, et plus un objet qui est proche de celui-ci aura son temps dilaté. Deuxièmement, la gravité n’est pas une force qui agit à distance : c’est une manifestation de la courbure de l’espace-temps causée par de la masse et de l’énergie. Tout objet massif déforme l’espace-temps autour de lui, et c’est cette déformation qui influence le comportement des autres objets qui l’entourent. Enfin, le Temps est une dimension physique malléable : ce n’est pas une simple ligne ou une succession linéaire d’instants, c’est une dimension dynamique de l’univers, laquelle peut être étirée ou compressée par la vitesse et la gravité. Ce n’est plus une simple chose abstraite, mais une véritable composante de la géométrie de l’univers. Ainsi, pour Einstein, le Temps est une dimension flexible et interdépendante de l’espace, qui dépend de la vitesse relative des observateurs et de la gravité. C’est un phénomène physique objectif et mesurable, mais relatif, car il dépend du référentiel et du champ gravitationnel d’un objet.
Le Temps contemporain : Heidegger – Achevons à présent cette « petite généalogie du Temps » par la pensée la plus complexe et la plus radicale à mon sens, à savoir celle de Martin Heidegger, philosophe allemand du XXème siècle. C’est dans Être et Temps, publié en 1927, que celui-ci conçoit le Temps comme l’horizon et la condition de possibilité de la compréhension de l’Être. Dans un premier temps, Heidegger souligne le lien originaire entre le Temps et l’Être et l’existence humaine, et voit le Temps comme « temporalité » du Dasein, c’est-à-dire « l’être-là », l’homme en tant qu’il existe. En effet, premièrement, le Dasein est temporel dans son être même : il n’est pas dans le Temps comme une chose dans un récipient. Le Temps est la structure la plus fondamentale de l’existence du Dasein, lequel est « hors de soi » – ek-stase – dans le Temps. Deuxièmement, la temporalité est une source du Temps, car celui-ci n’est pas une chose donnée, mais émerge de la temporalité extatique du Dasein. C’est le Dasein qui, par sa manière d’être au monde, temporalise le Temps. La temporalité est l’être même du Dasein. Troisièmement, pour Heidegger, cette temporalité du Dasein n’est pas une succession d’instants, mais une structure qui unie trois ek-stases originaires : l’Être-au-futur – l’Advenir – , l’Être-été – le Passé – et l’Être-présent – la Présentification et l’Actualisation – . Analysons chacune d’entre elles. Pour Heidegger, le Dasein est toujours projeté vers son avenir, vers ses propres possibilités. Il est un « être-en-avant-de-soi », et c’est en se projetant vers sa finitude, sa mort, qu’il peut peut véritablement se comprendre et choisir ses possibilités. Pourtant, en se projetant vers le futur, le Dasein se ressaisit de son « avoir-été ». Ses possibilités passées le constituent et le déterminent. Le passé n’est alors plus une simple somme d’évènements qui ne sont plus, mais ce qui me « porte » et me rend possible ce que je suis maintenant. Quant à l’Être-présent, il relie le futur et le passé. Le Dasein se rend présent à son monde en « laissant être » les choses, et le présent n’est plus conçu comme un point insaisissable, mais comme le moment où les possibilités futures sont actualisées et où le passé est ressaisi dans une situation concrète. Cette temporalité originaire, qui se déploie à travers « les trois Êtres », se distingue du Temps « ordinaire » ou « vulgaire », lequel est une dérivation de celle-ci. Il est le Temps mesurable, séquentiel et homogène, fait d’une succession de « maintenants ». Il est utile pour l’organisation quotidienne, mais, d’après Heidegger, il masque la véritable nature du Temps et de l’existence. En se perdant dans le « on » – le pronom personnel – , le Dasein ne saisit plus sa propre temporalité et se contente d’une compréhension dégradée du Temps. De plus, le Temps vulgaire est celui du « maintenant », puisque chaque instant est considéré comme interchangeable, un simple « maintenant » qui se succède à un autre. Or, dans cette vision, on oublie alors la spécificité de chaque présent, ainsi que la relation au futur et au passé qui le constituent. Enfin, Heidegger lie profondément le Temps et l’Être, et considère que la question du Temps est inséparable de la question de l’Être. La temporalité du Dasein est ce qui rend possible la compréhension de l’Être. Pour être plus précis, ce n’est qu’à partir de sa propre temporalité que le Dasein peut interroger et comprendre le sens de l’Être en général. Heidegger va même plus loin, en affirmant que le Temps n’est pas dans l’Être, mais que l’Être se comprend dans le Temps : ce n’est pas l’Être qui est dans le Temps, mais c’est par le Temps, c’est-à-dire par la temporalité du Dasein, que l’Être se manifeste et peut être compris. Ainsi, pour Heidegger, le Temps est la structure même de l’existence humaine, la temporalité extatique du Dasein, qui se déploie à travers l’Advenir, l’Avoir-été et la Présentification.
Ce que j’apporte sur la question du Temps – La question qui se pose enfin est : Qu’est-ce que ma philosophie apporte sur le Temps ? D’abord, j’unifie les « trois » Temps – le Temps intérieur, le Temps physique et le Temps logique – dans une seule ontologie de la perception actuelle du mouvement. Je refuse toute division du Temps en plusieurs « sous-types » : il n’y a qu’un seul « type » de Temps, à savoir la perception actuelle du mouvement. De plus, j’affirme que seul l’actuel existe : le passé n’existe plus, le futur n’existe pas encore, et il n’y a donc plus que l’actuel. Mais, comme tout est mouvement et actuel, tout est le Temps. Et, peu importe si le mouvement est extérieur – physique – ou intérieur – spirituel, mental – , le Temps est lié à une phénoménologie du mouvement. Je propose une ontologie unifiée, où nos expériences subjectives, ce qu’il se passe dans le monde et toutes les perceptions coexistent en tant qu’expressions du même flux. Le Temps n’est pas une angoisse de la mort : je propose une philosophie du Temps comme acte pur de perception, avec comme seule présence celle mouvante de l’Être. Ainsi, j’affirme que tout ce qui est perçu en mouvement dans l’espace est le Temps, et que ce Temps est toujours actuel.
La question du Temps.
I. Définition et antinomies.
Sur les raisons d’être du Temps – Qu’est-ce qui fait que le Temps existe ? Quelles sont ses causes ? Pour y répondre, il peut être judicieux de répondre à la question opposée : Qu’est-ce qui ferait que le Temps n’existe pas ? À cela, nous pouvons dire trois choses : le néant – l’absence d’espace[2] – , le repos – l’absence de mouvement, quel que soit le référentiel – et l’inconscience – l’absence de perception – . Pourquoi ? Parce que s’il n’y a rien pour contenir le Temps, alors il ne peut pas exister[3] ; parce que sans mouvement, c’est-à-dire sans changement, il n’y a rien ; et parce que sans perception, c’est-à-dire sans impression sensible ou spirituelle d’une chose réelle ou idéale[4], il n’y a pas de mouvement, car rien, pas même la matière, ne sent le moindre changement. Il y a donc trois raisons d’être du Temps, toutes interdépendantes : l’espace, le mouvement et la perception.
Sur la subdivision et le mouvement physique – Maintenant que nous connaissons les causes du Temps, intéressons-nous au mouvement. Tout mouvement peut être subdivisé un certain nombre de fois, ce nombre pouvant être infini. Puisque le mouvement, c’est le changement, tout mouvement peut être subdivisé au moins une fois en deux états : l’avant mouvement et l’après mouvement. Par ailleurs, si un mouvement est continu, alors il peut être subdivisé une infinité de fois, par définition. Et, c’est cette subdivision que va utiliser l’esprit pour percevoir le Temps : il perçoit, par ordre de perception, l’ensemble des subdivisions d’un mouvement, et envoie les données recueillies à l’entendement, qui s’occupe de donner un sens à ces perceptions. Une question se pose alors : Le mouvement physique[5] est-il traité à la fin de sa perception, ou bien au fur et à mesure de celui-ci ? Il semble difficile de donner une réponse définitive, mais il semble que ce ne soit pas à la fin, car si tel était le cas, la perception du mouvement demanderait la fin de celui-ci, ce qui serait absurde, puisque sans perception, il n’y a pas de mouvement. Étudions à présent la seconde option, en nous intéressant à un exemple concret. Disons qu’à l’étape une, un homme a son bras droit à l’horizontal, puis que, à l’étape deux, il l’a baissé d’une dizaine de centimètre, qu’à l’étape trois il le rebaisse encore, avant de le coller contre lui à l’étape quatre. Lorsque nous percevons ce mouvement, à l’étape une, notre entendement ne peut rien en déduire, car c’est le premier état du mouvement – rien ne peut nous dire ce qu’il va se passer ensuite – . À l’étape deux, il peut commencer à lui associer des caractéristiques – sa direction, son sens, sa norme, sa continuité et sa nature[6] – . À l’étape trois, il complète ses précédentes associations avec les nouvelles données recueillies par notre perception. Et, enfin, à l’étape quatre, notre entendement a perçu l’entièreté du mouvement, et a donc donné un sens à l’ensemble de ses caractéristiques.
Sur le mouvement spirituel et une définition du Temps – Mais, il n’existe pas que des mouvements physiques : il existe aussi des mouvements spirituels, comme la pensée. Or, celle-ci peut être séparée en deux types : langagière et prélangagière, dont fait partie la pensée pure. Si une pensée est langagière, alors elle n’est qu’une succession de lettres ou de mots, et peut donc être subdivisée. Or, puisqu’elle peut être subdivisée, elle constitue un mouvement. Si une pensée est, au contraire, prélangagière, alors cette pensée a un commencement. Or, si elle a un commencement, elle peut être subdivisée au moins une fois, et constitue donc un mouvement. D’une façon plus universelle, tout ce qui est une succession de choses peut être subdivisé et est donc un mouvement. Mais, puisque tout est dans l’espace, que tout perçoit et que tout est mouvement dans celui-ci, tout est le Temps. C’est ce que je nomme, de façon plus rigoureuse, le panchronisme, c’est-à-dire l’idée que toute chose est le Temps. Ainsi, nous pouvons définir le Temps comme l’ensemble des mouvements perçus dans l’espace, c’est-à-dire l’ensemble des choses qui existent, constituant de ce fait une substance même de l’être.
Sur des choses qui existent ou existeraient sans Temps – Or, affirmer que tout perçoit ou que tout est en mouvement ou que tout est dans l’espace, et donc que tout est le Temps, peut être remis en question. Et, c’est notamment ce que semblent indiquer ces quatre antinomies du Temps : le vide, le repos, les Idées et Dieu. Le vide pose un premier problème, car il existe, il n’est pas le néant, mais n’a pas de mouvement ni de perception. Si aujourd’hui encore la question de l’existence du vide absolu est débattue, la preuve de son existence contredirait le panchronisme et toute la philosophie ici développée. N’étant pas en mesure de prouver l’inexistence du vide, je justifierai précisément le panchronisme par cette absence de preuve. Le repos absolu n’a quant à lui jamais été observé. Ce que nous pourrions appeler repos n’est qu’un mouvement imperceptible, mais bien existant. Ainsi, l’inexistence du repos dans notre espace justifie le panchronisme. Pour ce qui est des Idées, puisqu’elles n’existent pas dans le même espace que le Temps, elles ne contredisent pas le panchronisme, mais le panchronisme absolu, où tout ce qui existe dans tous les espaces possibles est le Temps. La question de Dieu sera, quant à elle, abordée dans un autre paragraphe.
[2] Milieu dans lequel se situe l’ensemble des choses existantes.
[3] L’espace ne doit pas exister a priori du Temps, ou réciproquement : Sans espace, il n’y a pas de Temps, et sans Temps, il n’y a pas d’espace.
[4] La perception, dans cette définition, ne se limite pas à l’être humain, mais à toute chose de l’espace, car toute chose sent, même si ce n’est pas consciemment. Par sentir, on entend ici une réceptivité minimale à l’altération.
[5] Mouvement qui se fait dans la réalité, et non dans l’esprit.
[6] Par « nature », on entend ici le type de changement auquel il est associé. Par exemple, il peut être en substance, en qualité, en quantité et en position, comme le précise Aristote dans la Physique.
II. Caractéristiques et subjectivité.
Sur l’actualité du Temps, le passé et l’avenir – Maintenant le Temps défini comme l’ensemble des mouvements perçus dans l’espace et les antinomies reconnues, nous pouvons commencer à le caractériser. Dans la définition que j’ai donnée, la perception constitue le Temps. Or, puisque celle-ci est actuelle[7], le Temps est actuel. En effet, nous percevons toujours ce qui est actuellement, maintenant, dans l’instant présent : jamais, nous ne percevons ce qui a été ou ce qui sera. Donc, nous percevons l’ensemble des mouvements dans l’espace de façon actuelle, et donc le Temps aussi. Le passé n’a pas de sens, car on ne le perçoit plus, ni même l’avenir, car on ne le perçoit pas encore. L’absurdité du passé ne nie pas l’existence qu’il a eu : il a été, car les mouvements ont été. Il n’a pas de réalité actuelle, car il n’est plus perçu. Ce n’est qu’un présent qui a changé, qui s’est mû, un présent révolu. Alors, pourquoi pensons-nous le passé et l’avenir ? Nous pouvons définir le passé comme l’ensemble des mouvements qui ont été perçus. Or, comment pouvons-nous le concevoir, le penser ? Grâce à notre mémoire : elle permet de nous souvenir des mouvements que nous avons perçus, afin de comprendre et d’analyser l’ensemble des mouvements que nous percevons actuellement. Cette mémoire permet également l’habitude, telle qu’elle est décrite par Hume dans Enquête sur l’entendement humain, ainsi que l’anticipation des mouvements avenirs, grâce à cette même habitude. L’avenir, quant à lui, peut être défini comme l’ensemble des mouvements qui seront perçus. Néanmoins, nous ne pouvons pas être que des mouvements seront perçus, et donc que l’avenir existera. Ce sont nos perception passées et nos perceptions actuelles qui nous en persuadent. Sans le passé, nous ne pourrions pas anticiper l’existence de mouvements, et donc l’existence de l’avenir, parce que c’est précisément lui qui permet l’habitude et l’anticipation. Ainsi, nous pensons l’avenir à cause du passé, et c’est cette perception – qui nous semble continue – de l’ensemble des mouvements qui nous donne une quasi-certitude de l’existence de l’avenir. Ce n’est pas que l’on sait qu’il existera, c’est qu’on le construit mentalement comme une continuité hypothétique du présent. Or, c’est une erreur, car rien, dans l’espace, ne peut savoir ce qui sera, et ne peut donc avoir la certitude que des mouvements seront perçus. Le Temps, donc, n’est pas une flèche, un fleuve ou un flux continu, mais bien une suite d’instants actuels, lesquels sont un moment de perception présente, où un ou plusieurs mouvements se manifestent dans l’espace[8]. Le Temps n’est donc pas dans le passé ou l’avenir, et il n’est pas non plus le passé et le présent et l’avenir : il est dans le fait même de percevoir un mouvement ici et maintenant. Il ne faut donc pas voir le Temps comme une flèche, car le faire serait considérer que le passé est et que l’avenir sera. Non, il faut le voir comme un point. Ce point nie-t-il le passé ? Absolument pas, parce que ce point n’est pas fixe, ce n’est pas un unique instant, mais un point mouvant, une présence glissante, toujours actuelle, qui laisse derrière lui une traînée : celle des mouvements passés.
Sur la continuité du Temps – Une deuxième caractéristique du Temps à déterminer est relative à la continuité. Le Temps est-il continu ou discret ? Autrement dit, le Temps peut-il être subdivisé à l’infini, ou existe-t-il une limite à sa subdivision ? S’il peut l’être, alors il est continu. Sinon, il est discret. Intuitivement, le Temps semble être continu, car nous ne percevons pas de mouvements soudains, c’est-à-dire des mouvements discrets : personne n’a jamais vu le bras d’un homme, collé contre son corps initialement, être en l’air soudainement, sans que celui-ci ne monte progressivement. Pourtant, rien ne nous dit qu’il l’est réellement, car, après tout, il pourrait tout à fait y avoir un immense nombre de subdivisions, fini, mais assez grand pour tromper l’œil ou l’esprit humain. Cela dit, logiquement, nous pouvons être sûrs de deux choses : si l’ensemble des mouvements est continu, alors le Temps est continu ; et si l’ensemble des mouvements est discret, alors le Temps est discret. Mais, certaines implications logiques, qui nous permettrait de déterminer si le Temps est continu ou non, semblent particulièrement difficiles à confirmer ou à infirmer, comme : « S’il existe un mouvement discret, alors le Temps est discret. ». Que faire, alors, pour répondre à la question de la continuité du Temps ? Intéressons-nous à l’implication : « S’il existe un mouvement continu, alors le Temps est continu. ». Supposons que l’existence d’un mouvement continu n’implique pas la continuité du Temps. Si un mouvement est continu, par définition, il peut être subdivisé à l’infini. Or, puisque les autres mouvements sont discrets, il ne peuvent être subdivisés qu’un nombre fini de fois. Mais, une fois la dernière subdivision effectuée, que deviennent les mouvements discrets, pendant que le mouvement continu continue à être subdivisé à l’infini ? S’ils restent les mêmes, alors leur dernier état peut être subdivisé à l’infini. S’ils ne restent pas les mêmes, alors ils continuent d’être en mouvement, et peuvent donc encore être subdivisés – cette subdivision sera nécessairement infinie, car, si les mouvements discrets sont toujours différents à chaque subdivision du mouvement continu, alors ils peuvent être subdivisés à l’infini – . Donc, puisque tous les mouvements peuvent être subdivisés à l’infini, le Temps est continu, ce qui contredit l’hypothèse de départ. Par conséquent, s’il existe un mouvement continu, alors le Temps est continu. Voilà donc la clé pour montrer que le Temps est continu : il suffit de montrer qu’il existe au moins un mouvement qui l’est. Cependant, rien ne dit que le Temps est vraiment continu, puisque, comme nous le dit la contraposée : Si le Temps est discret, alors tous les mouvements le sont. Bien qu’à première vue le Temps soit continu, il se pourrait que le mouvement de toute chose puisse être subdivisé un très grand nombre de fois, assez pour nous faire croire que le Temps est continu.
Sur la subjectivité du Temps – Très bien. Tout est le Temps, lequel est l’ensemble des mouvements perçus dans l’espace, et donc actuel. Jusque-là, il semblait y avoir une certaine absoluité dans ma conception du Temps. Or, affirmer que le Temps est absolu du point de vue de la conscience, ce serait nier la subjectivité du Temps. Mais, avant de la définir, il serait peut-être judicieux de la distinguer avec ce qu’elle n’est pas, à savoir notamment la relativité du Temps, telle qu’elle est décrite par Einstein. Dans sa théorie de la relativité restreinte, il montre que le Temps n’est pas le même suivant la vitesse à laquelle on se déplace ou suivant la distance à laquelle on est par rapport à un objet massif. Par exemple, plus je vais me déplacer rapidement, plus le Temps sera dilaté pour moi ; et plus je serai proche d’un objet massif, plus mon Temps sera dilaté aussi. Pour Einstein, donc, il n’y a pas de Temps absolu, mais un Temps relatif, qui dépend de certains paramètres : vitesse, distance par rapport à un objet massif et la masse de cet objet. Au contraire, la subjectivité du Temps réside dans les sensations qui accompagnent la perception de l’ensemble des mouvements dans l’espace : si je m’ennuie, je vais trouver le Temps long, alors que si j’éprouve une émotion forte, comme de la joie, il me paraîtra court. En fait, et c’est là l’une de nos plus grandes forces et faiblesses, l’esprit a la capacité de dilater ou de rétracter le Temps, non pas en soi, mais pour lui. Il perçoit toujours uniformément l’ensemble des mouvements, mais les sensations qui l’accompagnent dilatent ou rétractent le Temps. S’il se rétracte dans l’esprit, c’est parce que celui-ci est inattentif aux mouvements qu’il perçoit, et parce qu’il est concentré sur ce qu’il ressent – du plaisir, de la colère, du dégoût, de la joie, etc. – . À contrario, s’il se dilate dans l’esprit, c’est parce que celui-ci est pleinement concentré sur les mouvements et à l’effet que cela produit sur lui, à savoir l’ennui, c’est-à-dire la conscience du rien, le fait que je ne ressente rien et ne pense à rien, si ce n'est au fait que je m’ennuie. Si cette capacité de l’esprit à rétracter ou dilater le Temps pour lui peut sembler extraordinaire, elle est en fait une force et une faiblesse pour lui. Faiblesse, parce qu’elle nous donne une impression d’éphémérité, et force, parce qu’elle nous permet justement, malgré l’ennui, d’exister pleinement et de ressentir chaque instant : lorsque le Temps se rétracte, je ne suis pas satisfait parce que j’ai l’impression que rien ne dure, que tout est éphémère, y compris mon bonheur ; et, lorsqu’il se dilate, je ne le suis pas non plus, parce que je m’ennuie. Finalement, je ne suis jamais satisfait du Temps, sauf quand je le perçois normalement, c’est-à-dire quand je perçois l’ensemble des mouvements dans l’espace, mais que je ne ressens rien par rapport à cette perception, sans que j’aie conscience de cette sensation de vide et de rien. Je crois, au contraire, que nous devrions être heureux de chaque perception que notre esprit a du Temps : Si le Temps se rétracte, alors je dois être heureux du fait d’avoir pleinement ressenti quelque chose. Si le Temps se dilate, alors je dois être heureux de pouvoir vivre chaque instant pleinement, car l’ennui me donne la sensation d’être éloigné de la mort et de ce dont j’ai peur dans le Temps. Dans tous les cas, je dois être heureux ou satisfait de la perception subjective que j’ai du Temps, car elle est toujours positive pour moi.
[7] Ici, on entend actuel comme « présent », ce qui est ou se passe en ce moment.
[8] Un instant actuel est nécessairement « figé », au repos : il est l’ensemble des états de l’ensemble des mouvements perçus à un moment donné.
III. Relativité et Voyage Temporel.
Sur le voyage temporel – Intéressons-nous maintenant à un aspect plus scientifique du Temps, à savoir le voyage temporel. N’est-ce pas là un rêve que nous avons tous déjà fait au moins une fois ? Qui n’a jamais rêvé d’effacer un regret, de revenir en arrière pour changer quelque chose, ou simplement visiter une époque qui semblait extraordinaire ? Théoriquement, d’après la relativité d’Albert Einstein, nous pourrions reculer dans le Temps, à condition d’aller plus vite que la vitesse de la lumière – ce qui est impossible, selon lui – . La physique, donc, n’interdit pas le voyage temporel. Ici, l’ambition ne sera pas d’affirmer ou de nier le fait de revenir dans le passé, mais de précisément étudier ce voyage dans le Temps, son fonctionnement. D’abord, la première chose qu’il convient de dire est que voyager dans le passé, c’est inverser l’ensemble des mouvements, faire revenir l’ensemble des mouvements à un état précédent, non pas de manière discrète, c’est-à-dire en faisant un « bond » dans le passé, mais de façon continue, à la manière d’un rembobinage. Pour comprendre cela, il faut imaginer un chemin droit, allant d’un café à une bouche de métro. Tout le monde va du café au métro et marche dans la même direction. Imaginons que tout le monde se trouve à mi-chemin. Si nous revenons dans le Temps, nous n’allons pas nous téléporter vers le café, mais allons faire demi-tour, et nous marcherons donc dans le sens inverse des autres. Pourtant, lorsque nous y retournerons, nous ne percevrons pas la même chose qu’autrui : pour nous, les autres reculeront pendant que nous avancerons, et pour eux, ils avanceront pendant que nous reculerons. Ainsi, lorsque nous effectuons un voyage temporel, notre mouvement continue d’avancer, tandis que celui des autres et de toute chose s’inverse. Une question se pose alors : Voyage-t-on vraiment dans le passé ? Puisque notre mouvement avance, mais que celui de toute autre chose recule – s’inverse – , nous percevons toujours un mouvement présent, et donc le Temps ne change pas pour nous, ce qui nous place dans le présent. Reculer dans le passé, c’est reculer tous les mouvements et les faire revenir à un état précédent, et aucune chose ne perçoit ce changement d’état des mouvements, puisque toute chose redevient ce qu’il était à un certain instant. La mémoire ou l’esprit des choses qui reculent ne peut pas capter ce changement, car lui-même revient à un état passé. Il n’y a que celui qui voyage dans le Temps qui peut le percevoir. Or, si tout revient à un état passé, nous pouvons constater un paradoxe, car étant donné qu’un changement d’état est un mouvement, voyager dans le Temps en est un également, et donc le Temps continue d’avancer en même temps qu’il recule, ce qui semble absurde.
Sur une réponse aux paradoxes du voyage temporel – Ainsi, il semble que si le Temps recule, alors il avance. La solution à ce paradoxe n’est pas de nier l’existence du mouvement consistant à tout inverser – car, en soi, il existe – , mais de constater que rien ni personne ne peut le percevoir, car toute chose revient à un état passé. Or, si ce mouvement n’est pas perçu, il ne fait pas partie du Temps. Mais, s’il ne fait pas partie du Temps, il ne peut pas être le Temps, et donc si celui-ci recule, alors le mouvement recule également – et n’avance donc pas – . Il existe un second grand paradoxe concernant le voyage temporel, à savoir celui du grand-père : Imaginez que vous revenez dans le passé pour tuer votre grand-père. La question est : Que se passe-t-il ensuite ? Si vous cessez d’exister, alors comment avez-vous pu voyager dans le Temps pour le tuer ? Et, si vous continuez à vivre, alors comment pouvez-vous être encore en vie, alors que vous n’êtes jamais né ? Analysons ensemble, d’un point de vue transcendantialiste, ce paradoxe. En fait, le seul moyen pour que je tue mon grand-père est que mon mouvement continue, mais que celui des autres soit inversé, puisque si toute chose recule, y compris moi, je ne pourrai jamais le tuer, car nous reculons tous au même rythme. Ainsi, une fois que toute chose est revenue à l’état d’un instant qui m’intéresse, je suis toujours dans le présent, car mon mouvement continue. Or, puisque je suis dans le présent, le fait que je tue mon grand-père n’aura aucun impact sur mon existence, car l’avenir n’existe pas encore. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que je tue mon grand-père après être revenu dans le passé, et non l’inverse, car mon mouvement continue, il ne s’inverse pas ! Ainsi, il n’y a pas de Temps absolu : la perception des mouvements est relative – à distinguer de subjective – , c’est-à-dire qu’elle n’est pas la même, en soi, pour chaque chose. Cela a une implication forte, car cela signifie que toute chose n’est pas simplement le Temps, toute chose est son propre Temps. De ce fait, si je reviens dans le passé et que je change certains mouvements, je peux créer une réalité alternative : toute chose a sa propre réalité, puisqu’elle a son propre Temps, mais vit dans le même espace. Mais, dès lors qu’une chose change un ou plusieurs mouvements passé, cette chose continue d’avoir sa propre réalité et son propre Temps, mais vit dans un espace différent. Il faut alors ici distinguer deux choses : espace et réalité. Un espace est un milieu dans lequel se situe l’ensemble des choses existantes, tandis qu’une réalité est un espace perçu. Pour être plus précis, une réalité est toujours un espace vécu, tandis qu’un espace est neutre, indépendant des perceptions.
IV. Le Temps physique et sa mesure.
A. L'éternité.
Sur l’éternité – Pour pousser la réflexion physique – et même plus tard théologique – concernant le Temps, il est nécessaire de s’intéresser à l’éternité et certains concepts qui s’y rapportent. Il y a trois façons principales – il existe d’autres conceptions, et nous le montrerons plus tard – de concevoir l’éternité, mais toujours comme un Temps infini : soit comme un instant infiniment dilaté, soit comme une perception sans fin des mouvements, en continue, soit en percevant indéfiniment l’ensemble des mouvements d’une Durée, c’est-à-dire d’un ensemble d’instants entre deux instants précis – une sorte d’intervalle mathématique d’instants, pour vulgariser – . Étudions chaque conception de l’éternité. Si nous concevons l’éternité comme un instant infiniment dilaté, alors l’ensemble des mouvements d’un instant est perçu à l’infini. Ces mouvements sont alors perpétuels, de même que la perception, ce qui signifie que cet instant est subdivisé à l’infini, que chacune de ces subdivisions devient un instant en soi, et que l’esprit perçoit chacun d’entre eux. Il y a ici un point fondamental à aborder : un instant est figé, au repos, et donc indivisible. Or, dans cette première conception de l’éternité, nous avons dit qu’un instant infiniment dilaté était un instant infiniment subdivisé. Mais, cela signifierait qu’un tel instant n’en est pas un, car il constituerait un mouvement, et serait donc divisible. Nous devons, en fait, bien comprendre une chose ici : nous devons distinguer les subdivisions physiques des subdivisions spirituelles. Les subdivisions physiques sont les plus petites subdivisions possibles physiquement, c’est-à-dire autorisée par la physique. Cependant, les subdivisions spirituelles sont des subdivisions physiques dilatées par l’esprit, car celui-ci, comme nous l’avions affirmé dans un précédent paragraphe, a cette capacité : il ne divise pas simplement le mouvement, il ressent pleinement chaque subdivision physique et l’étire. Ainsi, l’éternité en tant qu’instant infiniment dilaté n’est qu’un ensemble infini de subdivisions spirituelles. Une deuxième conception de l’éternité est donc une perception sans fin et continue du mouvement. Une telle façon de voir l’éternité nous amène à deux conclusions : la première, c’est que l’avenir est certain – il n’existe pas encore, mais nous pouvons avoir la certitude absolue qu’il existera, en raison de la perception perpétuelle et continue du mouvement– , et la seconde, c’est que la flèche du Temps prend son sens, étant donné notre certitude de l’existence de l’avenir. Cette conception, très simple et intuitive de l’éternité, n’est pourtant pas nécessairement la meilleure pour celui qui perçoit consciemment les mouvements : le percepteur doit percevoir du mouvement à l’infini, ce qui implique nécessairement la perception de tous les mouvements possibles, et donc la venue de l’ennui. Puisque tout sera perçu, le percepteur ne sera jamais « étonné » d’un mouvement, il les connaîtra tous, et il finira donc par l’ennuyer, c’est-à-dire par dilater un Temps qui est déjà infini… Enfin, la troisième et dernière façon intuitive de concevoir l’éternité est en tant que perception infinie d’une Durée. La première chose que nous pouvons et devons constater est la continuité de la perception des mouvements. Pour le comprendre, il nous faut comprendre cette conception de l’éternité : nous percevons un premier instant I, ainsi que tous les instants qui suivent jusqu’à un dernier instant J. C’est une Durée, un intervalle d’instants compris entre I et J. Puisque la perception est indéfinie et infinie, lorsque nous finissons de percevoir J, nous recommençons à percevoir I, etc., etc., etc. Et, la perception que nous faisons de cette Durée ne change jamais : nous n’avons aucunement conscience de ce cycle éternel, et c’est notre première perception de cette Durée qui le définit. Autrement dit, si je perçois une femme qui me sourit et que je suis heureux, alors éternellement je la percevrai me sourire et je serai heureux. La seule façon dont je peux avoir conscience de ce cycle éternel est si je le perçois lors de ma première perception de la Durée. Mais, cette perception ne serait qu’une anticipation de l’éternité, car je n’ai aucune certitude qu’elle arrivera et qu’elle sera ainsi. Cette troisième conception de l’éternité est alors tout aussi terrible que la deuxième, car nous ne pourrons jamais nous libérer d’un cycle éternel et en avoir conscience. Nous ne pourrons jamais nous dire, soudainement et avec certitude, que nous revivons une Durée depuis longtemps. Dans une telle définition de l’éternité, si nous y sommes confrontés, nous sommes condamnés à revivre une Durée éternellement, et ce, sans que nous ne puissions faire quoi que ce soit… Cela dit, rien ne nous garantit la perception de l’éternité, quelle que soit sa conception. Tout cela n’est qu’une petite étude de chacune d’entre elles.
B. La mesure du Temps.
Sur une mesure cyclique du Temps – Bien que cette parenthèse sur l’éternité puisse sembler n’avoir rien à voir avec la réflexion physique que nous avions sur le Temps, elle a permis d’introduire certains concepts, comme celui de Durée ou de subdivision physique et spirituelle. La Durée sera utile ici, car elle nous permettra de concevoir la mesure du Temps. Mais, avant de tenter de concevoir objectivement et de la façon la plus parfaite possible une telle chose, commençons par répondre à une question qui semble à la fois naïve et complexe : Qu’est-ce que le Temps des horloges ? Toujours, nous utilisons des unités pour mesurer une Durée : les secondes, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les mois, les années, etc. Or, qu’est-ce qu’une seconde ? une minute ? un jour ? une année ? Une année est égale à 365,25 jours, ce qui correspond à la durée - c'est-à-dire un espace de temps qui s’écoule entre deux instants actuels. Elle est un nombre, une mesure du Temps, et est donc à distinguer d’une Durée - mise par la Terre pour faire un tour complet autour du Soleil. Un jour est égal à vingt-quatre heures, er correspond à la durée mise par la Terre pour faire un tour complet sur elle-même. Une heure, quant à elle, est égale à un vingt-quatrième du jour. Qu’observons-nous ? Chaque unité est définie selon un cycle, un mouvement cyclique que nous observons et qui nous pousse à mesurer le Temps avec des horloges ou des calendriers. Ce que nous appelons « Temps des horloges » n’est alors que la traduction conventionnelle de certains mouvements cycliques. Nos horloges et calendriers ne mesurent pas le Temps en tant que tel, mais prennent pour référence des régularités naturelles, telles que la rotation de la Terre, sa révolution, les saisons… Mais, ce qu’il nous faut comprendre, c’est que ces cycles ne sont que le résultat de mouvements cycliques, lesquels sont causés par la Terre et les astres qui l’entourent. Ainsi, nos horloges et nos calendriers sont très utiles dans notre vie quotidienne pour nous repérer et nous adapter à la Terre changeante. Néanmoins, ces Durées que nous mesurons, ces cycles que nous observons, ils ne sont jamais vraiment les mêmes, car ils ne sont pas un « éternel retour », un mouvement perpétuel : puisque toute chose est en mouvement, toute chose évolue, y compris le mouvement lui-même. Ces cycles ne doivent être pris que comme un repère, et non comme une mesure objective du Temps qui passe. En effet, d’une part, le choix de l’unité pour mesurer le Temps est arbitraire : celles que nous utilisons ont été choisies pour leur rapport à des cycles réguliers que nous observons. Et, d’autre part, mesurer le Temps signifie compter le nombre d’instants actuels d’une Durée. Or, lorsque nous disons qu’une seconde s’est écoulée, celle-ci ne nous dit rien du nombre d’instants actuels qui s’est écoulé : elle nous dit simplement qu’un quatre-vingt-six-mille-quatre-centième du jour solaire moyen vient de s’écouler. La mesure cyclique du Temps est donc nécessaire à l’Homme pour se repérer, ne serait-ce que parce qu’elle est intuitive. Mais, et c’est là une chose importante, elle n’est qu’un outil, non pas une réalité en soi, car un cycle n’est jamais perpétuel, il est changeant. Ainsi, nous constatons trois choses : le Temps des horloges est basé sur des mouvements cycliques ; tout mouvement cyclique est « en mouvement », c’est-à-dire qu’il n’est jamais vraiment cyclique, puisque toujours changeant ; et le Temps des horloges, servant à mesurer le Temps, ne le mesure paradoxalement pas, car il ne « compte » pas le nombre d’instants actuels d’une Durée.
Sur une mesure non-cyclique du Temps – Ce que j’aimerais à présent, c’est proposer quelques définitions de la durée. Je ne traiterai que des deux façons de voir la mesure d’une Durée, à savoir la durée en tant que distance, et la durée en tant que nombre d’instants actuels d’une Durée. Intéressons-nous à la première définition possible. Dans un paragraphe passé, il a été affirmé que le Temps était un point mouvant, lequel laissait une traînée invisible derrière lui, symbolisant les mouvements perçus passés. Puisque cette traînée, bien qu’invisible, existe, dans le sens où elle est l’ensemble des états qui précède l’ensemble des états des mouvements actuels, nous pourrions, théoriquement et abstraitement, la mesurer, ou, plus précisément, en mesurer une partie. Or, cela reviendrait à déterminer la durée d’une Durée, en calculant la distance qui sépare le premier et le dernier instant de celle-ci. Voilà donc une première définition possible de la durée : il s’agit de la distance séparant l’instant premier et l’instant dernier d’une Durée. Mais, il faut être précis : Qu’est-ce que la distance, ici ? Mathématiquement et dans le langage courant, la distance est définie comme étant la longueur séparant deux points. Ainsi, la durée d’une Durée serait la longueur entre deux points de la traînée invisible laissée par le Temps, lesquels représentent respectivement le premier et le dernier instant de cette Durée. Néanmoins, nous sommes confrontés à un problème : comment calculer cette longueur ? Cette question pose définitivement souci, puisque pour calculer une longueur, nous avons besoin de valeurs numériques ou de coordonnées associées à ces points. La définition de la durée d’une Durée comme la distance entre le premier et le dernier instant de celle-ci est donc intuitive, mais radicalement incomplète, car nous échouons, pour l’instant, à trouver une méthode pour la calculer – pour le faire, il faudrait savoir calculer la longueur d’un segment sans outil de mesure, sans coordonnées et sans valeurs numériques, et ce, de manière purement abstraite – . Cependant, nous pouvons également définir la durée d’une Durée comme le nombre d’instants de cette Durée, comme je l’avais évoqué dans le paragraphe précédent. Nous observons alors une chose : cette seconde définition se heurte à deux impossibilités majeures. D’une part, elle suppose la dénombrabilité d’une Durée. Or, si le Temps est continu, il contient une infinité d’instants entre deux instants, ce qui impliquerait que toute durée est infinie par nature, et rendrait absurde toute mesure du Temps. D’autre part, même si le Temps était discret, la quantité d’instants perçus dans une Durée serait toujours trop grande pour être dénombrée concrètement, car l’on remarque bien, par exemple, que le mouvement d’un bras qui se lève peut être subdivisé un très grand nombre de fois, ce qui, par définition, impliquerait qu’il « dure longtemps ». Ainsi, nous devons renoncer à une telle définition, bien qu’elle soit la meilleure et le plus parfaite qu’y soit, puisque fondant la durée sur la richesse structurelle de l’instantanéité perçue, plutôt que sur une distance abstraite. Que devons donc nous faire ? Une solution viable serait d’associer à toute unité de mesure u du Temps un sous-intervalle d’instants – un sous-ensemble d’instants – appartenant à une Durée. Autrement dit, si une Durée est de n unités temporelles, alors celle-ci peut être équitablement partagée en n ensembles d’instants. Le Temps, qu’il soit continu ou discret, ne serait alors plus « mesuré », mais nous structurerions une Durée selon des rythmes de perception. Ainsi, chaque unité de temps ne désigne pas un « segment mesuré », mais bien un rythme vécu, une portion qualitative du Temps perçu. La seule question restante est alors la suivante : Comment l’unité u est-elle choisie ? D’une façon purement arbitraire, selon l’intuition et le ressenti, mais, généralement, suivant un certain cycle, comme la seconde… La critique adressée à la mesure cyclique du Temps est donc légitime, car elle ne mesure pas, en soi, un Durée ; mais, elle constitue la meilleure solution au problème de la mesure du Temps, car l’unité u n’est pas choisie purement subjectivement, mais sur un mouvement cyclique réel et concret.
C. Le Temps physique et le Temps vécu.
Sur le Temps physique et le Temps vécu – Bien. Nous savons donc ce qu’est le Temps, quelques-unes de ses caractéristiques, et ce qu’est sa mesure. Mais, nous n’avons jusque-là nullement distinguer les deux « Temps » les plus fondamentaux, à savoir le Temps physique et le Temps vécu. Or, que sont-ils ? Quelles sont leurs différence ? Et, que devient le Temps en soi ? Le Temps physique est un Temps universel et uniforme, mesurable et quantitatif, indépendant de la conscience, linéaire et homogène. Le Temps vécu, quant à lui, est personnel et variable, non-mesurable et qualitatif, dépendant de la conscience, non-linéaire et hétérogène. À mon sens, il faut dépasser cette vision. J’aimerais ici rappeler certains points évoqués précédemment. Le Temps n’est pas divisible en deux « sous-types » de Temps : il n’existe qu’un Temps relativement absolu et absolument relatif. Quel est le sens de cette phrase ? Cela signifie que toute chose est son propre Temps, mais que chaque Temps de tout chose est le même dans ses caractéristiques : il n’est pas mesurable, en soi, mais nous pouvons associer une unité de temps à une Durée ; il dépend de la perception, et donc de toute chose, dont la conscience, puisque, ici, la perception est une réceptivité minimale à l’altérité ; il est homogène, et il est actuel. Voilà, objectivement, ce qu’est le Temps. Mais, pourquoi concevons-nous le Temps vécu et le Temps physique ? Le Temps vécu découle de notre esprit, de sa perception subjective, car nous reconnaissons que chaque chose peut percevoir différemment le Temps. Le Temps physique, quant à lui, est beaucoup plus difficile à concevoir, car il nous demande de sortir de notre subjectivité, et d’imaginer un Temps en dehors de nous. Cependant, il ne découle que de notre nécessité à mesurer le Temps : Nous le concevons comme universel et uniforme, parce qu’il semble que tout objet soit dans le même présent. Celui-ci peut être perçu différemment selon les êtres ou les choses, mais tout semble être soumis au même Temps, car tout semble avancer dans la même direction et à la même vitesse. Si nous le pensons mesurable et quantitatif, c’est parce que nous observons des cycles, et que nous commençons donc à le mesurer cycliquement. Il est, de plus, indépendant de notre conscience, car les choses sont soumises au Temps indépendamment de notre conscience. Enfin, nous le pensons linéaire, puisque nous nous souvenons du passé, nous avons l’habitude de vivre le présent, et nous construisons donc le futur. Autrement dit, hier, je percevais ; aujourd’hui, je perçois ; et demain, je percevrai. Chaque caractéristique du Temps physique a une cause et une explication, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il est vrai : le Temps ne peut se séparer en plusieurs « Temps », il n’en existe qu’un, dans ses caractéristiques, et plusieurs, par le principe de relativité. La seule question restante est : Comment faire de la physique avec une telle conception du Temps ? Actuellement, en physique, le Temps est principalement considéré comme un paramètre. Mais, comment doit-il être considéré lorsqu’il est conçu comme moi je le conçois ? D’abord, le Temps n’est pas une flèche : c’est un point mouvant laissant une traînée invisible derrière lui. Ainsi, à la limite, nous pouvons voir le Temps comme un segment, dont le point final avance à chaque instant, mais dont l’avancée est incertaine. De plus, puisque le Temps n’est pas mesurable, mais que nous pouvons associer une unité de temps à une Durée, il est nécessaire que l’unité choisie soit absolument homogène, c’est-à-dire qu’elle ne varie jamais : une unité de temps est toujours égale à une unité de temps, que ce soit dans le passé, dans le présent et dans le potentiel présent à venir. Aussi, toute étude d’un système et de son évolution devra distinguer le Temps de chaque objet du système. Enfin, tout modèle qui ferait une prédiction serait absurde, car nous ne pouvons être certain que de ce qui a été et est, et ne pouvons donc modéliser que le passé et le présent. En somme, il faut faire de la physique sans violer les principes du Temps tel que je le conçois, car ce serait, en soi, le dénaturer.
V. Le Temps en Physique
A. Ce que dit la science et ma philosophie.
Sur le Temps en mécanique quantique – Bien qu’une description du Temps physique, du Temps vécu et du Temps en soi vienne d’être donnée, je crois nécessaire de s’intéresser à sa conception en Physique, et notamment en mécanique quantique. Nous avons vu, dans la partie sur la relativité, que le Temps était relatif et une partie intégrante de l’espace-temps. Mais, en mécanique quantique, le Temps est universel et absolu, c’est-à-dire fixe. Il n’est qu’un paramètre extérieur, noté t, qui décrit l’évolution d’un système à l’échelle quantique, et n’est donc pas un opérateur, c’est-à-dire une grandeur mesurable représentée par un objet mathématique agissant sur l’état quantique, comme la position ou l’énergie : on ne peut pas mesurer le Temps de la même manière que l’on mesure la position d’une particule. Le Temps n’est, de plus, pas un observable quantique : une particule peut être à plusieurs endroits à la fois, mais pas dans plusieurs instants différents simultanément. Le Temps agit comme une horloge externe, un cadre dans lequel les évènements se produisent, et non comme un acteur du système quantique lui-même. Aussi, en mécanique quantique, les équations fondamentales, comme celle de Schrödinger, ne distinguent pas le passé et le futur : elles sont réversibles dans le Temps. Pourtant, l’observation et la mesure introduisent une irréversibilité. C’est cette rupture de symétrie temporelle qui fait émerger la notion de flèche du Temps, laquelle est généralement associée à l’augmentation de l’entropie – deuxième loi de la thermodynamique – , qui mesure le degré de désordre ou de probabilisme d’un système. Alors, quelle est la « bonne » façon de voir le Temps en Physique ? Comme le décrit la relativité, ou la mécanique quantique ? C’est là l’un des problèmes de l’unification entre les deux théories. Mais, le problème le plus conséquent est relatif à la nature de la gravité au niveau quantique. Certaines approches, comme celle de la gravitation quantique à boucles, suggèrent que le Temps pourrait ne pas être quelque chose de fondamental à l’échelle de Planck, c’est-à-dire l’échelle la plus petite, mais plutôt une une conséquence de la façon dont des degrés de libertés – c’est-à-dire des variables indépendantes nécessaires pour décrire complètement l’état ou la configuration d’un système – sont liés ou interagissent entre eux. Ainsi, le Temps tel que nous le percevons émergerait d’un niveau plus macroscopique, tandis que l’Univers pourrait être « intemporel » à son échelle la plus petite.
Sur l’intrication quantique – Mais, la question du Temps en mécanique quantique ne s’arrête pas là : elle est aussi présente en intrication quantique. Qu’est-ce que l’intrication quantique ? C’est un phénomène où deux particules ou plus sont liées d’une telle manière que l’état de l’une ne peut être décrit indépendamment de l’état de l’autre, et ce, même si elles sont séparées par de grandes distances. Dans ce cadre, le Temps pourrait être une illusion ou une conséquence de l’intrication quantique. D’après certains modèles, l’évolution temporelle que nous observons pourrait être le résultat de corrélations entre des systèmes quantiques intriqués, plutôt qu’un paramètre externe. Comprenons bien cela à travers un exemple. Deux électrons intriqués sont envoyés à des endroits opposés de l’Univers. Quand on mesure le spin – ce qui décrit la rotation interne d’une particule élémentaire, même si elle n’a pas de taille – de l’un (par exemple « haut »), on sait instantanément que celui de l’autre est « bas ». Or, cela viole la causalité temporelle classique : il n’y a pas de durée mesurable entre la mesure de A et la « réaction » de B. Pourtant, aucune information ne peut être transmise plus vite que la lumière selon la relativité. Ainsi, soit il y a une influence instantanée entre deux points éloignés – ce qui serait une simultanéité absolue, contraire à la relativité – , soit l’ordre temporel n’a pas de sens dans ce contexte. Quoi qu’il en soit, le Temps ne joue aucun rôle actif dans l’instant de l’intrication.
Sur ma philosophie et les deux grands piliers – Alors, où se situe ma philosophie par rapport à la relativité et la mécanique quantique ? Quels sont les points de convergence et de divergence ? Dans ma philosophie, le Temps n’est pas absolu. Il est lié à l’espace, et donc considéré comme une dimension dépendante. C’est ce qui me rapproche de la relativité. Mais, contrairement à Einstein, je ne considère pas le Temps comme mesurable : j’affirme que le Temps ne peut être mesuré. De plus, et c’est là un point fort à considérer et souligner, j’ai précédemment affirmé que chaque chose est son propre Temps. Ainsi, nécessairement, par déduction logique, chaque chose a son propre présent, et est même son propre présent. À contrario, en mécanique quantique, je réintègre le Temps comme une variable ontologique à partir de la perception – réceptivité minimale à l’altérité – du mouvement, et je propose une vision continue et actualiste du Temps, lequel est homogène et fluide à travers la perception du changement. Néanmoins, ma philosophie, plus proche de la relativité d’Einstein, a de nombreuses divergences avec la Physique quantique. En effet, premièrement, je n’ai pas de support mathématiques. Ma philosophie est purement « philosophique », « métaphysique », et ne décrit donc pas la réalité formellement. Deuxièmement, ma philosophie se confronte au problème de l’observateur : le système n’a pas d’état déterminé tant qu’il n’est pas observé – principe de superposition – . C’est l’acte d’observation – cela désigne une interaction ou une mesure, en physique quantique – qui modifie le système, et il n’y a pas d’objectivité pure, car la mesure fait advenir une valeur parmi plusieurs possibles. Chez moi, c’est la perception et le mouvement qui crée le Temps, tandis que la mécanique quantique pense que l’observateur fait émerger un état, et non le Temps lui-même. Troisièmement, le principe de superposition dit que ce qui n’est pas encore n’est pas rien, tandis que j’affirme que ce qui n’est pas encore perçu n’est rien. Enfin, ma philosophie se confronte au problème de la simultanéité, puisque, en mécanique quantique, les états superposés existent tous à la fois avant la mesure ; plusieurs versions d’un système coexistent simultanément dans une seule fonction d’onde ; et la mesure « effondre » cette superposition en un seul état actuel.
B. Réponses aux problèmes posés.
Sur le premier problème – Analysons chaque problème de chaque théorie. Commençons par le premier problème : celui de la mesure du Temps. Précédemment, j’ai affirmé que l’on pouvait associer une unité de temps à une Durée, laquelle devrait être, pour une plus grande justesse, liée à un mouvement cyclique, comme celui du Soleil et de la Terre. Ce n’est pas que je refuse toute mesure « en soi » du Temps, c’est qu’une mesure avec une unité de temps n’est pas une mesure. Mesurer le Temps, c’est compter le nombre d’instants d’une Durée. Or, comme nous l’avons montré, même si c’est l’idéal et la bonne définition, c’est impossible. Le problème n’est pas que je refuse toute mesure du Temps, le problème est qu’il faut accepter que le Temps n’est pas mesurable. Nous pouvons sentir si une Durée est grande ou non, mais nous ne pouvons jamais réellement et parfaitement déterminer sa taille. Ainsi, utilisons des unités de temps si c’est nécessaire à la formalisation de l’Univers, mais ce paramètre t ne dira jamais exactement la durée qui s’est écoulée.
Sur le deuxième et le troisième problème – Le deuxième problème est lié à l’intrication quantique : Y a-t-il une simultanéité absolue, ou bien l’ordre temporel n’a-t-il aucun sens dans le cadre de l’intrication quantique ? Imaginez que vous avez deux cartes, et que vous placez chacune d’entre elles dans une enveloppe : disons un roi de pique et une dame de cœur. Vous fermez les deux enveloppes, vous les mélangez, et vous en envoyez une aléatoirement sur Mars. Lorsque vous ouvrirez l’enveloppe qui est sur Terre, vous saurez instantanément quelle carte est dans l’autre enveloppe. C’est cela, l’intrication quantique, à l’exception que vous ne savez pas quelles sont les cartes et leur couleur à l’avance. En fait, tant que vous n’avez pas ouvert l’une des deux enveloppes, vous devez considérer, en mécanique quantique, que la carte qui est à l’intérieure est toutes les cinquante-deux cartes possibles – principe de superposition et problème de l’observateur – . Ce n’est qu’une fois ouverte que l’une de ces cinquante-deux possibilités devient réelle. Une réponse intuitive est alors de dire que même si vous ne savez pas quelle est la carte dans l’enveloppe, elle n’en est qu’une parmi les cinquante-deux, et non toutes. Or, ce n’est pas vrai à l’échelle quantique. En 1964, John Bell a montré expérimentalement que si l’Univers obéissait à des lois locales avec des variables cachées, comme les deux cartes, alors certaines inégalités mathématiques devraient être respectées dans les résultats de l’expérience. Or, certains physiciens, comme Alain Aspect, ont montré que ces inégalités sont violées, que les particules n’ont pas de propriétés définies avant une mesure, et que donc le monde n’est pas localement déterministe. Alors, pourquoi considérer qu’une des deux cartes est l’ensemble des cinquante-deux cartes, plutôt que de considérer qu’elle peut être n’importe laquelle, mais que, factuellement, elle n’en est qu’une parmi les cinquante-deux ? Là encore, Bell a montré que non. L’incertitude liée à la carte n’est pas dans notre connaissance de la carte, mais dans la réalité elle-même. Alors, que faire ? Et s’il y avait toujours un observateur ? Nous savons, d’après la mécanique quantique, qu’un observateur « force » une particule à choisir un état. Donc, s’il y en avait toujours un, la superposition n’existerait plus. La question qui se pose alors est : existe-t-il une chose qui observe en continu ? Réponse intuitive : Dieu. Si Dieu existe, alors la superposition n’existe pas. Mais, cette réponse n’est pas satisfaisante, puisque faisant intervenir un être dont l’existence est tout aussi incertaine. Pourquoi ne pas alors considérer que toute matière est un observateur ? Si toute particule est un observateur, alors la superposition disparaît, et n’existe que dans le cas où une unique particule est présente dans un espace vide. Mais, une particule est quasiment toujours en interaction avec d’autres. Donc, nous pouvons considérer que ces interactions sont une « observation » ou une « mesure naturelle », laquelle provoque la décohérence, qui est un processus physique par lequel la superposition d’un système quantique « se dilue » dans l’environnement. Ainsi, en cas de décohérence, la superposition devient impossible à détecter localement, et cela explique pourquoi le monde, à notre échelle, paraît « classique » : les interactions constantes avec l’environnement détruisent très vite les interférences quantiques. Ainsi, pour revenir au problème de l’intrication quantique et de la simultanéité, en considérant que la matière est un observateur, puisque la carte interagit avec l’enveloppe, sa superposition n’est plus. Et, le fait même d’observer quelle carte est dans l’enveloppe n’agit pas instantanément sur l’autre carte, car l’état de la première et de la deuxième étaient déterminés avant l’ouverture.
VI. Dieu et les autres.
Sur le Temps de Dieu – Abordons à présent la question du Temps pour Dieu, maintenant que nous connaissons globalement les bases de ce qu’il est. Saint-Augustin, comme je le rappelais dans ma Petite Généalogie du Temps, affirmait que Dieu vit en dehors du Temps. Analysons cela ensemble. Le Temps, dans ma philosophie, est l’ensemble des mouvements perçus dans l’espace. Donc, d’après cette définition, si Dieu est bien un être transcendant, c’est vrai, car il ne vit pas dans le même espace que nous. Or, nous pouvons généraliser cette définition du Temps, en disant que le Temps d’un espace est l’ensemble des mouvements perçus dans celui-ci. Ainsi, si Dieu vit dans un monde transcendant, et donc dans un espace, s’il est en mouvement et s’il perçoit, alors Dieu est en dehors de notre Temps, mais vit dans un espace où un Temps, différent du nôtre, existe. Seulement, deux affirmations peuvent être contestées : le fait que Dieu soit en mouvement et le fait qu’il perçoive. S’il ne percevait pas ou s’il n’était pas en mouvement, alors il vivrait en dehors de tout Temps. Dieu perçoit-il ? Autrement dit, Dieu est-il minimalement réceptif à l’altérité ? Cela peut diverger selon les perspectives théologiques, mais, d’après les religions abrahamiques, Dieu est omniscient, omnipotent et omniprésent. Or, ces trois caractéristiques impliquent l’existence d’une forme de conscience, différente de celle de l’Homme. Mais, s’il a une conscience, et que, comme le disent les livres sacrés, il peut « écouter » et « voir », alors il perçoit. Donc, d’après les religions abrahamiques, Dieu perçoit. Mais, Dieu est-il en mouvement ? Revenons à la définition que j’ai donnée : Est en mouvement ce qui change. Dieu change-t-il ? Il semble que non, car la perfection divine implique l’immuabilité : tout changement impliquerait potentialité et donc imperfection. Et, la perception que Dieu possède ne peut pas être considérée comme un mouvement, car il perçoit absolument tout depuis l’éternité et pour l’éternité. Il semble donc y avoir une impasse, car tout est contenu dans le même instant : les perceptions divines, la conscience divine, la volonté divine, ainsi que Dieu lui-même. Or, s’il n’y a qu’un seul instant, lequel est éternel, il ne peut pas y avoir de mouvement. Dieu ne vit donc pas en dehors de tout Temps, mais dans un instant éternel, où le passé, le présent et le futur se confondent. La question « Que faisait Dieu avant la Création ? » n’a donc pas de sens, non pas parce que Dieu a créé le Temps en même temps qu’il a créé le monde, comme l’affirmait Saint-Augustin, mais parce que le monde existe depuis que Dieu existe : cela ne signifie pas nécessairement que le monde est éternel, mais que, puisque Dieu vit dans un seul et même instant, la Création du Ciel et de la Terre est nécessairement contenue dans ce même instant.
Sur le Temps des êtres non-humains – Néanmoins, qu’est-ce que le Temps pour une plante ? une I.A. ? un animal ? Comme je l’affirmais auparavant, toute chose perçoit, car toute chose a une réceptivité minimale à l’altérité. Mais, cette réceptivité peut être consciente ou inconsciente[9]. Ainsi, une plante, qui ne semble pas en avoir une, perçoit inconsciemment. Or, que perçoit-elle ? Puisqu’elle n’a pas de sens, elle ne peut percevoir que ce qui l’affecte elle : le soleil, la pluie, le froid, les maladies… Elle ne perçoit alors que sa propre évolution, sa propre existence, non pas consciemment, mais à travers le mouvement qui résulte de ses perceptions : son grandissement, son dépérissement… Une I.A., quant à elle, perçoit aussi, car elle peut être modifiée par autrui, et a donc une réceptivité minimale à l’altérité. Et, tout comme la plante, elle ne peut percevoir que sa propre évolution et sa propre existence : de nouvelles données, des données effacées… Quoi qu’il en soit, toute chose inconsciente qui perçoit ne perçoit le Temps qu’à travers elle-même. Pour un animal, cependant, c’est plus difficile, car il peut être doué de sens ou de conscience. De la même manière que les êtres humains, il peut percevoir des mouvements extérieurs à lui, comme la présence d’autrui. Mais, et c’est là la potentielle différence avec l’être humain, l’animal ne pense pas nécessairement le passé ou l’avenir : si tel était le cas, alors sa perception du Temps ne serait pas réellement différente de celle de l’Homme, à l’exception que l’esprit de celui-ci peut dilater ou rétracter le Temps à sa manière. Dans tous les cas, pour toute chose de cet espace, le Temps est actuel, homogène, non-mesurable et dépendant de la perception, et c’est la façon de percevoir, consciente ou inconsciente, autocentrée[10] ou exocentrique[11], qui donne une temporalité subjective différente selon les êtres.
[9] Ce terme est ici entendu comme « dénué de conscience ».
[10] « autocentrée » désigne ici une perception du mouvement uniquement en soi – croissance, usure, altération –
[11] Par « exocentrique », j’entends ici une capacité à percevoir et intégrer l’altérité dans le flux du Temps.
VII. Applications et Conclusion.
Sur une morale du Temps – Enfin, je souhaiterais conclure par des applications pratiques de ma philosophie du Temps, à travers une morale et une philosophie de vie. Pourquoi le Temps que je conçois peut-il donner lieu à une morale ? Parce que tout Temps, quelle que soit sa définition, pose ces deux questions : « Avons-nous des devoirs envers le passé ? » et « Avons-nous des obligations envers le futur ? ». Tentons d’y répondre. Précédemment, j’ai affirmé que nous pensions le passé grâce à notre mémoire. Donc, si nous avons des devoirs envers le passé, nous devons les tirer de notre mémoire. Or, au-delà de celle-ci, qu’est-ce que le passé ? Un présent qui n’est plus. Ainsi, des choses ont ressenti ce présent, elles l’ont vécu, et ont donc perçu positivement, négativement ou neutrement – si elles n’ont pas de conscience – . Quoi qu’il en soit, les devoirs que nous aurions envers le passé devraient provenir de la perception et du ressenti des choses qui ont vécu ce présent passé, ainsi que des traces mémorielles qu’il reste aujourd’hui – photographies, films, écrits, etc. – . Mais, tout cela ne répond toujours pas à la question initiale : Avons-nous des devoirs envers le passé ? Oui. Pourquoi ? Le présent nous apprend toujours quelque chose : il nous dit ce qui nous fait du bien et/ou du mal, et nous montre ce qui fonctionne ou non. Ainsi, les choses qui ont perçu et les traces mémorielles peuvent, aujourd’hui, dans le présent, nous dire ce qui est bien et mal, ce qui a fonctionné et échoué. D’elles, nous devons tirer des enseignements, afin que, dans le présent, nous ne refassions pas les mêmes erreurs. Nous avons, êtres humains, la capacité de changer certaines choses, d’agir. Alors, pourquoi recommencer sans cesse à subir ou à faire subir des maux dont nous savons – ou pouvons savoir – la valeur[12] ? C’est là notre devoir envers le passé : apprendre et réagir. Et, avons-nous des obligations envers le futur ? Ma philosophie dit que le futur n’est pas encore, et que, par conséquent, nous n’avons pas à avoir des obligations envers l’avenir. Mais, puisque nous apprenons et réagissons grâce au passé, nous sommes censés ne pas reproduire les mêmes erreurs, et donc faire subir à un potentiel futur les maux du présent. Théoriquement, il n’y a que des maux dont nous ne connaissions pas la valeur qui peuvent affecter l’avenir. Or, puisque nous ignorons leur valeur, nous ne pouvons pas les empêcher. Ainsi, nous n’avons pas d’obligations envers le futur, mais nos devoirs envers le passé nous permettent de mieux forger le présent, afin que l’avenir, dont l’existence est absolument incertaine, ne subisse qu’un minimum de mal.
Sur une nouvelle philosophie de vie – Maintenant la morale du Temps posée, que tirer, ne serait-ce que pour soi, de tout cela, de toute cette philosophie du Temps ? Eh bien, d’une part, il est important de rappeler l’actualité du Temps : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore, seul l’instant présent est. Ainsi, il ne faut jamais rien regretter, car ce qui est passé n’est plus, et il ne faut pas non plus être fataliste ou certain de ce qu’il se passera dans le futur, parce que l’avenir n’existe pas encore. Il faut se concentrer sur l’instant présent, profiter et savourer chaque perception, chaque mouvement, vivre sans se soucier de ce qui est arriver ou de ce qui arrivera, car l’existence est ici et maintenant. Il ne faut pas tomber dans une nostalgie absolue, où le regret du passé nous envahit. Si nous pouvons reconstituer ce passé que nous aimions tant, alors agissons pour le reconstruire. Et, si ce n’est pas le cas, alors acceptons-le, même s’il est lourd et douloureux, puisque jamais nous ne pourrons changer quoi que ce soit. Que vaut-il mieux ? Nous lamenter toute notre existence pour un passé qui n’est plus, ou nous reconcentrer sur nous-mêmes et notre volonté pour encore espérer être heureux ? Cela n’est pas une négation de notre peine ou de notre tristesse, mais une invitation à l’acceptation. Contempler des relents ne changera rien. Notre mémoire ne doit être qu’un outil servant à mieux profiter de l’instant présent, et non une prison nous enfermant dans un palais de souvenirs, où nous pourrions finir par oublier l’existence actuelle des choses. Et, puisque chaque chose est son propre Temps, jamais il ne faudra le craindre, car ce serait avoir peur de soi, de ce qui nous constitue. Le Temps n’est pas un bourreau, nous ne sommes pas soumis à lui : il nous permet d’exister, et notre existence, notre mouvement, lui permet de vivre aussi. C’est ensemble, main dans la main, que nous devons continuer à vivre notre vie. Oui, il peut sembler fugace lorsque nous sommes heureux. Oui, il peut sembler trop long lorsque nous nous ennuyons. Mais, nous pouvons contrôler cette dilatation, en nous concentrant sur le mouvement des choses qui nous font plaisir, et non sur notre plaisir en soi. Ne nous cachons pas derrière notre passé, notre potentiel futur, ou le Temps lui-même pour éviter d’agir : si nous pouvons et voulons faire une chose, alors faisons-la. Car, c’est cela la puissance même du Temps : il nous offre la possibilité de vivre, d’agir et de choisir.
[12] « valeur » est ici entendu comme « portée », « effets ».
Par Quentin Lesage.
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