Savez-vous de quel écrivain, à sa mort, en 1935, on a retrouvé une malle de 25 000 feuillets ?
Fernando Pessoa, qu'on ne présente plus depuis le temps, laisse derrière lui une montagne de fragments, dont Le Livre de l'Intranquillité, publié seulement près de cinquante ans après sa mort.
Lui qui avait tant de visages - Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos... -, il n'a pu les porter entièrement. Bernardo Soares, qu'il qualifiait comme son "semi-hétéronyme" tant ils étaient proches, en est la preuve idéale : modeste employé de bureau à Lisbonne, s'égarant dans une ville qui lui tient à cœur.
Tenez : la Rua dos Douradores - la rue des Doreurs -. Elle est portée par un ciel d'une grisaille silencieuse et pourtant magnifique, sous une brise douce, où la lumière et le bruit des plumes sur le papier s'échouent sur les registres de comptabilité. Bernardo Soares n'est peut-être qu'un homme parmi d'autres dans un monde infini, mais son monde l'est aussi. Ce monde dominé par les songes et les pensées, par l'intranquillité.
Mais qu'est-ce que l'intranquillité ? Ce n'est pas une angoisse. Ce n'est pas une souffrance. C'est une sorte de métaphysique de l'ennui, une incapacité à être au monde autrement que par le rêve et l'observation. Car, comme l'écrit Soares lui-même : "Je n'ai jamais fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie."
C'est peut-être un livre long, une de ces œuvres que l'on abandonne au premier regard ; mais un univers entier. C'est un livre sans fin, que l'on peut lire et relire, à la page que l'on veut, dans le sens que l'on veut. Car, c'est un journal intime sans dates, une autobiographie sans évènements. On peut ouvrir le livre, y lire une page, et le refermer pour méditer.
Dans un monde où la visibilité et la productivité sont reines, Pessoa nous offre l'éloge de la profondeur et de l'effacement. C'est une œuvre que tout le monde devrait lire : peut-être descendons-nous tous de l'Intranquillité ?
Le Livre de l'Intranquillité, de Fernando Pessoa, c'est à lire absolument, chez Christian Bourgeois.
Par Quentin Lesage.
Ajouter un commentaire
Commentaires