Parasite, c’est un film qui excelle tant dans son fond - avec une satire du déterminisme social dans une Corée toujours plus inégale -, que dans sa forme - placée dans des maisons aux détails millimétrés, par une mise en scène lourde de sens. C’est un film qui parvient à maitriser ses scènes, peu importe le registre dans lequel elles s’inscrivent, et qui ne peut alors que marquer les esprits. Le film, ici, est analysé sous tous les angles.
En 2019, le réalisateur sud-coréen Bong Joon Ho signe son grand chef-d’œuvre avec Parasite, mélange habile entre comédie sociale et thriller sanglant qui devient très vite un classique. Victorieux de la palme d’or à l’unanimité du jury (premier film coréen à remporter ce prix), le film obtient également les quatre oscars du premier plan, c’est-à-dire meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original et meilleur film international. Aujourd’hui encore, il est considéré comme l’un des plus grands films du XXIe siècle, se retrouvant notamment en 1ère position du top 100 des films du siècle par le New York Times, et fait partie des meilleures portes d’entrée pour le cinéma coréen, avec Old Boy et Memories of Murder. Voyons ensemble les raisons de cet engouement et ce qui fait de ce film le phénomène qu’il est devenu.
Synopsis sans spoilers :
On y suit les Kim, une famille pauvre dans les bas quartiers de Séoul, qui tente, par tous les moyens, de gagner de l’argent. Le fils, Ki-woo, obtient l’opportunité d’être prof particulier d’anglais pour la fille de la famille Park, riche famille vivant dans une villa opulente en hauteur de la ville. C’est alors que le reste de la famille parvient petit à petit à se faire employer au sein de la famille Park, et donc à infiltrer leur foyer tout en cachant leur lien de parenté.
SPOILERS : attention, la suite de cet article analyse en détail le film et comporte donc des éléments importants de son intrigue. Il est donc vivement conseillé de l’avoir vu avant de lire l’article (actuellement disponible sur Netflix).
De la comédie au drame :
L’une des particularités les plus marquantes du film est son changement de ton radical en plein milieu de l’intrigue. En effet, le film démarre dans une atmosphère légère, avec différentes péripéties arrivant à la famille Kim - ex : l’homme saoul urinant devant leur fenêtre. Par la suite, tout le premier tier du film maintient un aspect humoristique, notamment sur la façon dont les Kim s’infiltrent chez les Park. On rit de leur aisance à trouver des stratagèmes toujours plus fous et à exercer des métiers qui ne sont pas (ou plus) les leurs, mais surtout de la naïveté de la famille Park, notamment de la mère qui est aisément manipulée par chaque ruse. Ici, le procédé humoristique utilisé est l’ironie dramatique : c’est-à-dire que le spectateur sait ce que les personnages ignorent, ce qui crée l’humour, mais qui va par la suite créer de la tension.
Le ton devient tout de suite plus lourd lorsque les Kim, déjà bien installées dans leur rôle d’infiltration, se mettent à profiter de la maison de la famille Park en leur absence (voir l'image ci-dessus). Une scène excellente pour son aspect social (on reviendra là-dessus), mais surtout car elle sert de transition pour l’intrigue, passant de la comédie au drame. Cela s’opère par un procédé scénaristique classique mais très efficace : la technique de l’élastique, qui consiste à étirer le temps avant un évènement important de l’intrigue, afin de créer de la tension. Ici, on sait pertinemment que profiter de la villa de cette façon va causer du tort à la famille. Et pourtant, c’est exactement ce qu’on attend. Le passage à une atmosphère dramatique s’opère lorsque la famille perd le contrôle de sa tromperie, après le retour inopiné de la gouvernante.
Ainsi, la tension prend le dessus sur l’humour : notamment avec le chantage de la gouvernante et sa vidéo, puis avec l’évasion de la villa après l’arrivée des Park. Une tension bien exécutée qui mène ensuite, et jusqu’à la fin du film, à un ton plus dur, marqué par les conséquences de toute cette infiltration, et des complications annexes, comme l'inondation, qui mène au point culminant du récit durant la fête. Dans cette scène, la perte de contrôle est totale, que ce soit situationnel, avec le mari de la gouvernante devenant inarrêtable, ou mentalement, lorsque Ki-taek se met à attaquer le père des Park. Le film devient pendant quelques instants un thriller haletant mettant en émoi le spectateur. Toute la mascarade est révélée d’un coup, et les conséquences sont tragiques pour les deux familles. On comprend alors tout l’intérêt de l’ironie dramatique mise en place depuis le début du récit, qui permet un final sensationnel et fortement tragique. Cette maitrise des registres dans l’intrigue, au-delà d’être le fruit d’un scénario de grande qualité, est aussi due au talent des acteurs qui nous livrent tous, sans exception, de superbes prestations.
Une critique claire des inégalités sociales :
Il n’est évidemment pas possible de parler de Parasite sans parler de la lutte des classes et de l’inégalité sociale. En effet, Bong Joon Ho critique frontalement les problèmes sociaux de la Corée du Sud et de sa capitale, résultant d’une hausse du taux de chômage, notamment chez les jeunes, ainsi que d’une crise importante des logements ; même si l’inégalité socio-économique croissante mise en scène dans ce film semble tout autant résonner pour des pays occidentaux - ce qui peut expliquer son succès à l’international.
Cette critique acerbe de la reproduction sociale est visible durant l’entièreté du film, ne serait-ce qu’avec ces deux familles très différentes dont les enfants semblent suivre le même chemin que leurs parents. On remarque cette différence avec l’inondation (voir l'image ci-dessus), symbole de problèmes très pénalisants qui touchent les pauvres mais dont les riches sont épargnés, et par les ignorants. Et même si les Park semblent créer un semblant d’affection avec leurs employés, celle-ci n’est que professionnelle et factice - ce que l’on remarque avec l’aisance qu’ils ont à les remplacer, ou plus clairement avec la discussion qu’ont les deux parents sur leur canapé. On voit dans cette scène un fort mépris, surtout vis-à-vis de l’odeur, mais aussi une envie de maintien des inégalités de richesse - les employés ne devant pas franchir une certaine limite selon le père (« J’aime les gens qui savent rester à leur place »). C’est justement ce mépris qui va pousser Ki-taek à tuer ce dernier, comme un coup porté à l’oppresseur par l’oppressé, poussé à bout.
Pourtant la famille pauvre n’est pas dénuée de ressources intellectuelles - bien au contraire. Leur infiltration en est la preuve : leurs capacités sont suffisantes pour tromper les riches qui jamais n’en sont venus à douter de leur qualification, pourtant supposés supérieurs par leur position sociale. Les deux enfants utilisent des faux diplômes qui deviennent des clés donnant accès à ces emplois, quand bien même ils ont les capacités nécessaires. On peut alors voir ici un lien étroit avec Pierre Bourdieu et son concept d’habitus. La famille Kim, lésée par son faible capital social et économique, parvient tout de même à atteindre son but grâce à son capital intellectuel. Enfin, l’épilogue du film semble nous suggérer que le fils ne pourra pas mettre à bien son plan, car à partir de son positionnement social, il semble difficile d’amasser autant d’argent et donc d’acheter cette villa.
Des maisons et une mise en scène essentielles :
Si nous venons de voir que le scénario exprime habilement la critique sociale de Bong Joon Ho, celle-ci est également appuyée par les décors - en particulier les maisons des deux familles. La maison des Park se démarque par son caractère ostentatoire : sa pelouse bien verte, son salon immense, sa cuisine suréquipée et ses nombreux étages. On y retrouve des éléments qui sentent la richesse à plein nez et sur lesquels les décorateurs du film se sont attardés dans les moindres détails (rien que la poubelle de la cuisine vaut 2300$). Au contraire, l’appartement des Kim est complètement l’inverse de la villa, même si elle reste tout aussi remarquable par son originalité - surtout pour notre œil occidental, comme ces toilettes en hauteur, sur l'image, devenues mémorables. Cet appartement est en sous-sol, donc au niveau des pieds des passants, symbole de la position sociale de la famille. De plus, son insalubrité dénote complètement avec la villa des Park, même si les deux possèdent un point commun : une grande baie vitrée dans la pièce à vivre. La différence majeure étant que celle des Park donne sur leur grand jardin (contrôle, calme et liberté), tandis que celle des Kim donne sur la rue (ancrage dans le milieu populaire, saleté).
Les décors sont aussi superbement mis en valeur par une mise en scène soignée. D’abord, le réalisateur joue énormément sur la séparation entre les riches et les pauvres par le biais de lignes. En effet, on retrouve dans de nombreuses scènes des lignes droites, pouvant aller d'une simple démarcation au sol, d'un élément d’architecture, à l’espacement entre deux vitres - habilement placées entre deux personnages de classe sociale différente ; ce qui fait écho à la notion de « limite » dont parle le père des Park, déjà expliquée ci-dessus. Le réalisateur fait également usage, dans l’entièreté du long métrage, d'escaliers pour représenter ces inégalités - comme une sorte de hiérarchie. On remarque, entre autres, que la villa est située dans les hauteurs de Séoul - et l’appartement dans les bas quartiers -, notamment dans la scène où les protagonistes, pour s'échapper, descendent de nombreux escaliers pendant plusieurs minutes. Et puis, il y a ce sous-sol secret dans la maison des Park, habité par des personnes de classe populaire. C'est la chute inopinée de Ki-taek et de ses enfants dans ces marches qui montre leur redescente soudaine dans leur réel environnement social, maintenant que leur couverture a été découverte.
Un Indien dans la vill(a) :
Enfin, pour terminer cette analyse, parlons d’un élément plus discret de l’œuvre, pouvant être sujet à plusieurs interprétations, mais qui me semble pertinent d’évoquer : les tenues amérindiennes présentes à plusieurs reprises. La plupart du temps, c’est le fils de la famille Park qui porte ces tenues et qui s’amuse à jouer les Indiens autour de son tipi. Cela se rapporte à l’histoire des Amérindiens et de la colonisation par l’Europe. On peut alors voir les Kim comme les « indigènes » utilisés par les Park - jouant le rôle de « colons ». C'est d’autant plus burlesque quand on sait que c'est le fils de la riche famille qui porte ce déguisement. Mais c'est aussi un symbole fort, comme le montre la scène finale, lorsque le père des Kim, portant une coiffe indienne (voir l'image ci-dessus), se venge des colons.
On peut également y voir une tenue représentant simplement les Etats-Unis - ce qui symboliserait donc le contrôle international de l’économie par les puissances occidentales. Cela est aussi explicité par l’utilisation de la langue anglaise dans plusieurs scènes, notamment par la mère qui place des anglicismes dans de nombreuses phrases, et la fille qui a besoin de cours particuliers d’anglais. Les riches représentent cette puissance occidentale au contrôle des Sud-Coréens (la famille Kim), mais on peut également y voir un contrôle de l’Occident sur les riches, au point que ces derniers ont des éléments américains dans leur vie, et éduquent leurs enfants dans cette optique.
Par Nathan Azeni.
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Commentaires
Une analyse aussi pertinente et passionnante que le film lui-même !