Quel immense poète au crâne incliné, flânant dans un Paris humide et soufreux, au caractère infecte et à l'âme tourmentée, a réussi à changer la laideur en beauté ?
I. Une révolution poétique.
Les Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire, sont publiées le 21 juin 1857, à l'heure où le soleil règnait despotiquement sur elles. Après trente années de poésie romantique, ce recueil marque le début d'une nouvelle ère dans la littérature française : celle du symbolisme. Si Baudelaire n'en faisait pas partie à proprement parler, son œuvre, elle, est souvent considérée comme précurseure du mouvement - notamment pour ses rêveries et son érotisme. Mais qu'a-t-elle de si moderne ?
Avant Les Fleurs du Mal, la poésie était surtout "jolie" à tout prix - quitte à délaisser une part de vérité. Mais chez Baudelaire, la poésie devient "vraie", même si elle est laide. C'est un exutoire, un lieu de partage, de défoulement, où s'expriment les tableaux les plus infâmes et les impressions les plus sensuelles.
II. L'Alchimie du monde et de la douleur.
Or, ce que Charles Baudelaire parvient à faire dans son recueil, c'est transformer une laide réalité en une beauté ineffable, par la puissance des mots. Voyez : un cadavre de charogne en décomposition se voit transmutée en un poème sublime, érotique par moment, où la mort n'est plus qu'un souvenir dépassé : "Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,/Une ébauche lente à venir/Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève/Seulement par le souvenir."
Lui-même se considérait comme un alchimiste. Il écrivait, dans Projets d'un épilogue, publié à titre posthume : "Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or." C'est toute la différence entre le romantique et le symboliste : l'un contemple la mort d'un œil mélancolique, l'autre y voit un moyen de se sublimer.
III. Une musicalité douce-amer.
Malgré la modernité de son œuvre, Baudelaire conserve une forme stricte, classique, avec des sonnets ou des alexandrins. Ce choix n'est d'ailleurs pas anodin : le chaos ne se contient peut-être que sous l'ordre. Il arrive à transmettre des couleurs, des parfums, des sons... sans jamais forcer les descriptions. Mais surtout, tout au long du recueil, la tension et dualité de l'Idéal - les voyages, les femmes, sa bien-aimée Jeanne Duval... - et du Spleen - "la rate", en anglais, considérée, à l'époque, comme l'origine de la dépression et des angoisses.
Si Charles Baudelaire était un brillant alchimiste, c'était donc aussi un homme froid et ténébreux, que Verlaine nommera plus tard "poète maudit".
IV. Le poète maudit.
Et ce mal s'accentua d'autant plus quand, en 1857, son livre fut condamné pour "outrage à la morale publique", à cause de ses images trop sensuelles et érotiques. Cela l'affecta profondément, mais c'est aussi ce qui forgea sa légende : un maître absolu des mots, capable de choquer le monde par ses images poétiques.
Baudelaire était un flâneur du vieux Paris en travaux, solitaire, incompris, perçu par les autres comme un homme exécrable. Mais de tous les littérateurs qui ont écrit sur la solitude urbaine, sur l'angoisse et notre quête de sens, il reste sans aucun doute le maître suprême. En attendant, pour ne pas sombrer dans le spleen, il nous faut écouter ses belles paroles maudites : "Enivrez-vous." Les Fleurs du Mal, c'est à lire absolument, chez Le Livre de Poche.
Par Quentin Lesage.
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