Savez-vous quel écrivain Portugais, auteur du Livre de l'Intranquillité, est l'un des Pères du "théâtre statique" ?
Fernando Pessoa, qu'on ne présente plus depuis la sublime BD de Nicolas Barral, livre dans le marin son seul et unique drame statique, où l'action n'est plus intrigue, mais où les âmes se révèlent par le dialogue. Seulement, peut-on mourir de trop parler ?
Rare œuvre signée de son propre nom, publiée en 1913, Pessoa explore ici l'être et le paraître, pour nous faire tendre vers une vérité bien plus délicieuse : la nécessité du rêve - car "vivre ne suffit pas".
Trois jeunes femmes veillent une nuit, auprès d'un corps, et discutent de la vie et du temps qui passe. Mais l'une d'elle, "La Deuxième", comme l'appelle Pessoa, se met à raconter l'un de ses rêves : un marin, échoué sur une île déserte, qui, pour survivre, s'invente une patrie imaginaire - si vaste et si précise qu'elle finit par enfouir ses vrais souvenirs.
Mais comme dans toute œuvre du Poète Portugais, chacun de ses mots, à la poésie profonde, renferme un vertige merveilleusement insupportable. Car il dépose sur notre être une question délicate : et si nous n'étions que le rêve de quelqu'un d'autre ? Et si les veilleuses disparaissaient à l'aurore, parce que le rêveur s'éveille ?
Dans un style toujours éthéré, mélancolique, spectral, les trois jeunes femmes ne parlent pas à cause de l'ennui, mais pour ne pas succomber à la terreur d'un silence de plus en plus présent.
Si aujourd'hui le monde se détache du statique pour embrasser l'action, Pessoa et sa pièce sont un remède à cette époque noyée par le bruit et le concret. C'est là ce qu'il nous demande, sans le citer : "Lisez-moi pour apprendre que la seule réalité qui vaille, c'est celle que vous portez en vous."
le marin, de Fernando Pessoa, c'est à lire absolument, aux éditions Corti.
Par Quentin Lesage.
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