L'Éphernel Vivant (Conte)

Publié le 29 mars 2026 à 15:00

I

            Il y a maintenant quelques jours, j’avais envoyé une lettre à mon cher ami Saudade, un petit ange devenu homme. Voici une copie de la lettre :

 

« Cher Saudade,

« Comme promis, je t’écris un petit mot pour te donner de mes nouvelles. La vie n’a plus tout à fait la même valeur depuis que tu n’es plus là – ni toi ni les autres. Je doute tellement… Un mois que je suis parti, et je n’ai toujours pas écrit. Oh ! Pardonne-moi, Saudade. Je ne veux pas t’ensevelir de plaintes, toi qui as assez à vivre… C’est juste que tu me manques, toi et ta sagesse. Peut-être que je dois continuer à créer des éphémères comme toi. Ou des éternels.

« Et toi, comment vas-tu ? Ta vie d’homme te plaît ? Dis-moi tout !

« Ton vieil,

Q. »

 

            J’avais en effet terminé l’écriture de mon recueil un mois auparavant. Et il m’avait répondu, dans la foulée :

 

« Pardonne-moi si je ne te dis pas bonjour – j’ai peur du froid.

« Tu penses beaucoup, tu sais. Pourquoi ne lèves-tu pas les yeux ? Tu regardes la terre pour mieux imaginer le ciel ; mais il n’est pas imaginable. On ne peut contempler que ce que l’on voit. Toi, tu es aveuglé par tes propres images.

« Ici, les hommes sont parfois très cruels ! Une guerre se prépare… Il vaudrait mieux rentrer les draps.

« J’ai un nouvel ami. Pas besoin de te le présenter, tu l’inventeras – comme tu m’as inventé.

« Je n’ai pas encore vu Brindille.

« Écris-moi vite,

Saudade. »

 

            Sa réponse m’avait étrangement surpris. Il était toujours aussi sage et mélancolique, mais semblait plus dur, moins innocent qu’avant.

            Je décidai donc de l’écouter. Pendant des années, j’avais désespérément essayé d’écrire un livre universel, le roman d’une vie contenue dans toutes les autres. Et maintenant que j’y étais parvenu, la compagnie m’avait quitté – de même que les mots.

            Des existences entières, profondes, écrites là, en quelques pages. Car le prix que j’avais dû payer n’était pas le silence, mais la contemplation. À force d’imaginer des vies, j’avais fini par me persuader que je les avais vécues – et que j’en avais assez.

            Alors, un soir, assis sur une chaise tremblotante au milieu d’un jardin, ayant fait le deuil d’une vie que je n’avais pas vécue, je sortis un calepin et écris, ému : « Mes rêves me blessent, mais mon amour m’empêche de les quitter. »

            Je levai les yeux vers le ciel, attristé et pensif – et toutes les étoiles n’étaient plus dessinées. Il faisait froid. Les arbres revêtaient doucement leur manteau de sucre, et le soleil, caché, leur servait le café.

            Un bébé cerf, soudain, se frotta contre moi – je sursautai. Et il me demanda, d’un air tout à fait embêté : « Sais-tu ce qu’est une forêt ? »

*

 

II

            Je clignai des yeux – comme si cela allait changer quelque chose… –, et tournai la tête dans toutes les directions. Il répéta.

  • Sais-tu ce qu’est une forêt ?

Voyant ses deux grands yeux ronds qui me fixaient impatiemment, je me décidai à répondre.

  • N’en viens-tu pas ?
  • Qu’est-ce qu’une forêt ? insista-t-il, contrarié de ne pas avoir eu sa réponse.
  • C’est un endroit magnifique, où les branches de chaque arbre dessinent un ciel craquelé.
  • Oh…

Il baissa sa petite tête toute douce, déçu de le savoir désormais. Alors il ajouta :

  • Sais-tu quel goût elle a ?

Je ris – cela le contraria.

  • De noisette, sans doute. On en trouve parfois. Qui es-tu ?
  • Ça a quel goût, la noisette ?
  • Le goût de noisette. Qui es-tu ? répétai-je, à mon tour contrarié.
  • Pourrais-tu me le décrire ?
  • Je ne peux pas.
  • Pourquoi ?
  • Parce que c’est à toi de la goûter.

Il fit quelques pas, observa les alentours, curieux, et revint vers moi.

  • Mangeons une noisette. Tu veux ?

Je frottai mes paupières, comme pour revérifier que je ne rêvais pas.

  • Mais que diront les autres ?
  • Je ne sais pas. Mangeons une noisette. Tu veux ?
  • D’accord… Mais c’est toi qui payeras !

 

            Il commença à marcher, sans m’attendre – et ses rires me troublaient. Oh, je ne savais que trop bien qu’il n’existait pas – et pourtant, j’y croyais. C’est juste que, seul, mélancolique, désespéré, le rêve est un tourment qu’on ne peut oublier.

*

           

III

            Je le suivis dans sa marche, ignorant sagement où nous allions. J’eus beau lui demander si lui-même le savait, il se retournait seulement, comme pour vérifier que j’étais toujours là.

            Nous arrivâmes devant une boutique ancienne, aux vitrines teintées et à l’allure d’érable. Amilu essaya tant bien que mal de pousser la porte avec ses petits bois, mais n’y arriva pas. Je l’y aidai.

            L’intérieur était chaud et mystérieux. Mystérieux, parce que des milliers de clefs étaient suspendues là, au plafond étoilé. Amilu me regarda et me dit : « Je n’aime pas cette odeur. Quelle est-elle ? » « De la cire », répondis-je simplement. Il tira la langue.

            D’abord, il n’y avait personne au comptoir. C’est là que je réalisai… Qui vendrait des noisettes dans un magasin de clefs ?

  • Moi, fut un temps, répondit le Cleftier, derrière ses cheveux gris et ses yeux azurés. Aujourd’hui, je fabrique des clefs de toute sorte pour d’admirables Idées : Réussite, Sagesse, Savoir, Liberté…

Cela me sortit de ma rêverie. Il observa le faon – qui le regardait aussi.

  • Que viens-tu faire ici, mon ami ?
  • Nous venons acheter une noisette. En as-tu ? demanda Amilu.
  • Hélas ! Hélas ! Je les ai toutes vendues ! Demain, peut-être, j’en aurai.
  • Non ! Il nous faut la manger maintenant ! Sinon, comment saurai-je si je l’ai bien goûtée ?

Il sourit.

  • Ah ! Tu ne le sauras jamais. Mais celle de demain sera peut-être meilleure que celle d’aujourd’hui…
  • Non ! Je veux que nous la mangions maintenant !

Désemparé par son caprice, je voulus m’excuser.

  • Ce n’est pas la peine, m’avoua-t-il. Il a un cœur pur. Vous aussi, je crois. Allez donc chercher votre noisette.
  • Je vous remercie… Pardonnez-nous quand même. (Je laissai se suspendre un silence.) Ça va aller ?
  • Oh, oui, oui. Ne vous en faites pas.

Je posai ma main sur la poignée.

  • Seulement, avant que vous ne partiez, permettez-moi de vous confier quelque chose.
  • Une noisette ? fit Amilu, les yeux emplis d’espoir.
  • Non, répondit le Cleftier en riant. Voici la Clef du Bonheur.

Il me la tendit.

  • La Clef du Bonheur ? répétai-je bêtement.
  • Elle ouvre les portes les plus fragiles – même celles que l’Ennui a refermées –, et illumine les cœurs les plus délaissés. Mais tant que vous ne saurez pas comment la tourner, vous ne pourrez jamais l’utiliser.
  • Comment ?
  • Une clef n’existe que s’il y a une serrure. On dit que pour l’ouvrir, il faut avoir aimé.

Je lui souris sincèrement – Amilu sautillait pour attraper une clef –, et il ajouta :

  • Je connais un vieillard qui pourrait vous aider. Un Horloger.
  • Pourquoi ne pas aller chez un marchand ?
  • Oh, vous le pouvez… vous le pouvez… Mais que se passera-t-il une fois que vous l’aurez mangée ?

 

            Nous nous saluâmes. J’appelai Amilu, qui montait encore sur ses deux pattes pour chiper, mais il finit par abandonner. Ah ! C’est toujours la même chose, pas vrai ? Grandir pour croquer le monde, mais finir par lâcher…

*

 

IV

            Sur le chemin, sous un soleil d’agrumes désormais découvert, je demandai à Amilu : « Pourquoi ne pas me raconter ton histoire ? » Mais il ne dit rien, cherchant seulement à se faufiler entre les jambes de la foule. Alors, je retentai :

  • Comment es-tu arrivé ici ?

Cette fois, il s’arrêta dans sa marche, regarda un peu à droite, à gauche, et me répondit :

  • On arrive bientôt chez l’Horloger ?

Je l’observai, surpris.

  • Tu ne connais pas le chemin ?

  • Il ne le connaît pas.

Mon cœur eut un sursaut.

  • Comment…
  • Vous êtes en retard. Allons, dépêchons.

Amilu fut le premier à le suivre. Je m’empressai de les rejoindre, encore déconcerté.

 

            Son Horlogerie était tout à fait singulière. Les murs, en vieux bois, renfermaient des secrets auxquels même les vrillettes ne pouvaient accéder. Il y avait des horloges, çà et là dans la pièce, des montres suspendues au néant, des pendules de la taille de Saturne, de vieux cabinets de curiosités exposés dans les coins, et un pauvre bureau, où des outils désuets survivaient au Temps.

            Tout sentait si bon : un chocolat chaud au sirop de caramel, un tabac vanillé – refroidi et fumé –, une menthe fraîche au goût de mirabelle, une fraise des bois – sombres et reculés.

            L’Horloger se remit au travail. La montre qu’il réparait avait les engrenages rouillés, encrassés par une époque qu’elle avait mesurée.

            Il posa sa loupe – qu’il avait portée à l’œil –, redressa ses lunettes rondes déguenillées, et, tout en passant sa main dans ses cheveux pour recoiffer sa tignasse grise et abîmée, dit au faon :

  • J’ai quelques noisettes dans un bol. Veux-tu que j’aille te les chercher ?

Amilu, excité, s’empressa d’acquiescer.

  • Bien. J’y vais.

L’Horloger posa sur moi un regard inquiétant. Il partit dans l’arrière-boutique, et me les tendit.

  • Eh ! Moi aussi je peux les tenir ! fit Amilu, en colère.

Mais sa main était toujours posée sur la mienne, et ses yeux ne quittaient pas les miens.

Il murmura :

  • Les lui donnerez-vous ?

Un éclat de dégoût passa dans mon regard. Quelque chose en moi s’était crispé.

Un silence s’installa.

  • C’est long ! Je peux en goûter une ?

Je finis par craquer.

  • Tu l’as bien méritée.

L’Horloger me sourit, et se rassit derrière son bureau. Amilu goba la noisette sans attendre.

  • C’est donc cela, le goût de la forêt ? (Je ne dis rien.) Ce n’est pas mauvais.

La solitude me regagna doucement, et les larmes montèrent comme une marée.

  • J’ai soif. Allons chercher de l’eau. Tu veux ?

Je laissai s’échapper un soupir jupiterrien.

  • Bien sûr, répondis-je soulagé.

Je voulus saluer l’Horloger, mais il ne me salua pas. Au contraire, il me confia :

  • Une horloge est un poème saturnien. Certains n’y voient que des heures, épuisés ; d’autres les battements de la mélancolie… Mais les horloges ne sont rien de plus que le reflet de notre vie : penser aux engrenages, c’est se perdre dans leur mélodie.

 

            Il me tendit la montre qu’il venait de réparer, et je la glissai dans ma poche – comme une vieille amie, non plus comme un fardeau. Nous sortîmes de l’Horlogerie, Amilu assoiffé, chercher un grand verre d’eau dans une librairie.

*

 

V

            Les rues comptaient moins de monde – les cheveux du soleil recouvraient son visage. L’air était doux et frais – une caresse sur un visage épuisé. Comme Amilu avait trop soif pour parler, je décidai de m’ouvrir un peu.

  • Tu sais, je… je ne sais pas d’où tu viens, ni ce que tu as traversé, mais cette promenade me plaît beaucoup.

Il s’arrêta un instant pour me regarder.

  • S’il te plaît, porte-moi un peu.

Alors je le pris comme un bébé. J’inspirai un coup, et finis par me lancer.

  • Quand j’étais petit, les autres se moquaient de moi. J’étais toujours trop gros, toujours trop laid… le dragon à la peau craquelée. Personne ne m’invitait à jouer. Alors, face à cette solitude qui m’écrasait comme le ciel, je me réfugiai dans la musique, dans les livres et dans l’astronomie.

Mon souffle se coupa un instant.

  • Et… Et quand les autres venaient me voir, là, sur cet escalier en pierre, devant la porte d’entrée, pour me confier leurs désespoirs et leurs tristesses, je tentais de les consoler. Et eux, sais-tu ce qu’ils faisaient ? Ils partaient sans un mot, jouer à des jeux auxquels je n’étais pas invité.

Sa petite tête se posa contre mon cœur – si bien que je sentais ses bois.

  • Je suis tombé malade. Des mois entiers à ne plus pouvoir marcher, souvent sur un lit d’hôpital, à me battre contre un ennemi que personne ne reconnaissait. J’étais piégé, perdu, abandonné. Personne ne voulait parler à un enfant malade, pensif, rêvant de décrypter le Temps et le ciel étoilé.

Un pleur coula le long de ma joue, sans que je ne puisse le retenir, et Amilu le lécha.

  • Ils leur ont dit que ça durerait sûrement, que je resterais peut-être toujours assis… Une année volée, une famille au bord du gouffre… Et je m’en suis sorti. « Un miracle », avaient-ils dit.

Je séchai mes larmes.

  • J’ai grandi, péniblement, rencontré des personnes formidables, écrit des livres entiers… Mais personne ne me reconnaissait vraiment. Alors j’ai travaillé, sans relâche, pour me sortir de cette campagne profonde et de ce mépris qui m’étouffaient. Et aujourd’hui, que suis-je devenu ? Un rêveur mélancolique, prisonnier de ses propres tourments, parce qu’il a délaissé son bel et tendre enfant.
  • Mais tu es là, aujourd’hui. Regarde ce que tu as fait.
  • Ceux qui riaient me regardent, c’est vrai. Je peux lire, marcher, contempler… Mais à force de regarder les étoiles, on finit par s’oublier.

 

            Amilu m’offrit un regard magnifique, mais je ne le regardai pas. Une Librairie se trouvait face à nous. Je lui confiai : « Je te repose. Nous sommes arrivés. »

*

 

VI

            Elle était face à un théâtre d’une grande beauté, au croisement d’un jardin, d’une route et d’un café. Comme j’étais encore un peu étourdi, je ne regardai même pas la vitrine. Amilu entra.

            Le parquet craquait sous le poids de nos douleurs. Du reste, il y avait des piles infinies de livres, des ouvrages ouverts sur le monde mais fermés pour des cœurs, des rideaux rouges aux parfums de brume ivre, et des étagères fondantes aux allures de conteur.

            Amilu contempla l’immense pièce de ses deux gros yeux ronds. Il finit par tomber sur une fable de La Fontaine.

  • « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l’utile ; et le beau souvent nous détruit. », lut-il. Que cela veut-il dire ?
  • Que « l’essentiel est invisible pour les yeux », comme disait un Renard.
  • Celui qui a volé un fromage ?

Cela me fit sourire.

  • Il se pourrait ; mais celui-là était moins patelin. (Nous la regardâmes.) Que puis-je faire pour vous ?

Je m’apprêtai à parler, mais Amilu me devança.

  • Un grand verre d’eau, s’il vous plaît, Madame.
  • Bien entendu.

Elle partit lui en chercher, et il la but d’une traite. Cela ne m’attrista pas…

  • C’est des livres que vous vendez ? demanda curieusement Amilu.
  • Oui, répondit la Libraire ; mais ceux-là sont un peu différents…
  • Ah oui ? Comment ?

La vieille femme saisit un ouvrage à la couverture de cuir, et me le tendit pour que je le lui montre.

Je pris Amilu sous mon bras et plaçai l’œuvre devant nous, à une page que je n’avais pas choisie.

Elle dit :

  • Voyez-vous les mots qui vous regardent en ce moment ?

Cette question me parut assez bête.

  • Les voyez-vous vraiment ?

Nous avançâmes notre tête très près du bouquin, comme pour nous en moquer un peu – cela nous amusa. Mais elle, qui se tenait derrière nous, impassible, ne réagit pas : je me retrouvai tout à coup sur un bateau pirate, prêt à aborder un navire ennemi, épée en main ! Amilu, lui, était dans une forêt calme et vierge comme le papier, à gambader, serein.

La Libraire referma le livre, et nous fumes ramenés.

  • Qu’était-ce ! lui demandai-je troublé.
  • Les récits d’une vie que vous n’avez pas vécue. Lire, c’est s’absenter de soi.

Je la regardai, désorienté – mais Amilu semblait bien quiet.

  • Les livres sont les reflets de nos paradis perdus. Ceux qui vous touchent changent votre réalité.
  • C’est la seule chose étrange que vous vendez ? fis-je ironiquement.
  • Je vends les ouvrages de toutes les vies, de tous les mondes et de tous leurs langages.

Mon regard jugea tout ça un peu plus.

  • Oh ! Auriez-vous son recueil ? lança Amilu, excité.

Elle rit.

  • Bien sûr que je l’ai. J’ai même son récit à lui.
  • Que voulez-vous dire ? répondis-je intrigué.

Sans que je ne comprenne vraiment ce qu’il se passait, la vieille femme partit chercher, dans le tiroir de son bureau, un petit livre inanimé.

  • Qu’est-ce donc ! dis-je inquiété. Pourquoi a-t-il si peu de pages ?
  • Du calme. Tenez.

Elle me le tendit, souriante et apaisée. Je le feuilletai.

  • Mais…
  • C’est ainsi pour tout le monde, hélas. Avant de contempler avec le cœur, il faut apprendre à voir avec les yeux. La plus belle histoire qu’un écrivain puisse écrire, c’est sans doute la sienne. Voilà pourquoi il faut la lire jusqu’au point d’adieu.

Ma bouche s’entrouvrit, et mon regard se perdit dans le vague.

Elle se tourna vers Amilu, qui se tenait sur une pile.

  • Quant à toi, tu sais ce que tu as à faire. (Il lui fit un signe de la tête.) Maintenant, partez de là. La mélancolie est plus belle quand on ne la connaît pas.

 

            Amilu voulut me réveiller avec ses bois, mais nous partîmes en silence. Il me demanda : « Où allons-nous maintenant ? » Et je lui répondis, sans trop savoir ce que je disais : « Allons-nous asseoir sur un banc. »

*

 

VII

            Il y avait un jardin, non loin de là où nous nous trouvions. Les statues de pierre, à l’allure de cire, supportaient des ailes aux plumes de feu. Les chemins et les bancs tenaient bon, sans rien dire – et mon âme liquide s’effritait peu à peu.

            Nous nous assîmes sur une colline – comme pour déroger à mes absurdités. La voûte, face à nous, s’étoilait en épines – et les roses du monde dévêtaient leur beauté.

  • Qu’y a-t-il ? me dit-il, les yeux fixant la terre.

Je ne répondis pas, mais son souffle tremblant me fit peine.

  • Tu n’es pas réel, n’est-ce pas ? Tu es imaginaire…
  • Q…
  • Voyons où tout cela nous mène.

Amilu me sourit, attristé, et posa sa patte sur ma main – comme mon petit garçon.

  • Les mots ne consolent pas toujours une âme endeuillée…
  • Qu’est-ce que tu en sais ? Après tout, tu n’es qu’un faon.

Il ne réagit pas. Avait-il seulement compris ?

  • C’est vrai ; mais je dois faire le deuil de l’homme que je serai.

Je reculai ma tête, bouche bée, fixant la sienne m’admirer. Soudain, dans un éclat de lumière, aveuglé par moi-même, je le vis se changer en un enfant que je reconnaissais…

Un pleur tomba, comme le monde.

  • C’est donc à cela que je suis condamné ? Moi qui avais imaginé tant de rencontres encore : Enlumineur, Alchimiste, Cartographe, Navigateur… Et même un Barbariste esseulé…
  • La fin n’est-elle pas plus belle ainsi ? Chacun imaginera leur boutique et leur vie.
  • N’est-ce pas déjà ce que je fais ?
  • Tu divises ton âme pour mieux la réparer.

Je m’effondrai un peu plus.

  • Et toi, alors ? Que vas-tu devenir ?
  • Je m’en vais retrouver la forêt. Sais-tu quelle est la tienne ?
  • Je l’ignore, mais je ne veux pas te perdre. Je t’en prie, ne me quitte pas…

Il sourit.

  • Te rappelles-tu ce que tu te disais ? : « La vie est une noisette que l’on ne mange pas. » L’été n’est pas encore là ; je t’en prie, laisse-moi être ce faon qui était là pour toi.

 

                Alors je serrai fort la main qu’on ne m’avait jamais donnée. Il se leva de la colline, me cajola et me dit : « La noisette est meilleure quand on ne l’imagine pas. »

                Il partit sur ces mots, redevenant le bébé cerf qu’il avait toujours été. Ou peut-être était-ce un pigeon. Qui sait ? Je n’avais jamais quitté ma chaise face à l’horizon.

            Une jeune femme me bouscula – je sortis de ma rêverie. Les quelques pleurs qui s’étaient écoulés étaient secs, et mes yeux fixaient toujours l’immensité.

  • Excusez-moi... fit-elle simplement, avant de s’en aller.
  • Attendez ! Que… Que pensez-vous des étoiles ?

Elle m’observa étrangement, mais néanmoins flattée.

  • Eh bien… Je crois qu’elles éclairent les cœurs qui se sont égarés.

Je lui souris.

  • Êtes-vous Astronome ?

Elle était déjà partie.

 

            Je rentrai chez moi, sans aucun mot sur langue, ouvrant tout doucement la Porte avec ma Clef. Je décomptai le Temps, et sur le Livre qu’on m’avait donné, j’écrivis « L’Éphernel Vivant ».

*

 

 

Par Quentin Lesage.

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