Désolée… Je ne suis pas faite pour ce genre de choses… Il est tard, la nuit s’est découverte, et je vous parle du récit d’un matelot… Mais puisque nous veillons ensemble, jusqu’à l’aurore et son éveil, laissez-moi combler ce silence trop gros.
On dit que les contes doivent commencer par une phrase simple. Est-elle assez délicate pour nous ? Car l’histoire que je m’en vais vous conter est aussi merveilleuse que triste… Me le pardonnerez-vous ?
Tout commença une nuit d’hiver, aux rayons de Lune essoufflés. L’enfant-squelette était allongé dans son lit, bien au chaud – et son père était venu le border.
- S’il te plaît, raconte-moi une image.
Trop heureux, le vieux père accepta.
- Lorsque j’étais sur mon voilier, en plein milieu de l’océan Pacifique, j’aperçus une colombe me saluer. Elle était si grande et si immaculée, que je vis pour la première fois une note de musique. C’était un la, ou peut-être un do – qu’importe… Ses ailes portaient tout le poids du monde, et pourtant elle volait là, au-dessus de moi, telle une étoile vagabonde… C’est cela, mon grand, la beauté : le tremblement de l’âme face à l’infinité.
L’enfant s’endormit. Le Marin caressa son doux crâne, lui sourit, et sortit de sa chambre aussi délicatement que sa vie.
*
La neige tapota contre les carreaux – comme les rêves toquent à l’esprit des enfants. Le Petit Matelot s’éveilla. Il observa par la fenêtre les branches monstrueuses des arbres d’à côté. Il se redressa, se frotta les orbites, et aperçut un oiseau l’inviter.
- Qui es-tu ? demanda-t-il.
- Brindille, répondit l’oiseau.
Alors, par l’extraordinaire force qu’il avait dans ses bras, il parvint à s’asseoir sur son fauteuil roulant. Il enfila son manteau en vitesse, de peur que l’oiseau ne le quitte à tout jamais, et le rejoignit dehors, là où le Temps s’endort.
- Je ne voulais pas te réveiller, fit Brindille.
- J’ai froid, répondit l’enfant.
- Laisse-moi te réchauffer un peu.
Il le regarda étrangement.
- Quand il fait trop froid pour vivre sur Terre, on se couvre avec des étoiles.
Et le Petit Matelot se mit à rouler dans la neige, cherchant sans doute à s’évader un peu. L’oiseau lui demanda : « Où vas-tu si déterminé ? » Et, sans se retourner, il lui confia : « Je vais chercher la Beauté. »
*
Mais plus il avançait, plus les flocons le grondaient. Alors il voulut partir...
- Tu ne peux pas abandonner. Pour réussir, il faut avoir essayé.
- Mais si c’est trop dur ? rétorqua l’enfant.
- Ce n’est pas se trahir que d’être deux.
Brindille, avec ses pauvres petites pattes, essaya de pousser son fauteuil – mais n’y arriva pas. Par chance, un faon se trouvait là. Pas besoin de l’appeler : il vint à leur rencontre, et se mit à pousser.
Avant de reprendre sa route, le Petit Matelot demanda :
- Qui es-tu ?
- Amilu, répondit le faon. Et toi, où vas-tu ?
- Je vais chercher la Beauté.
- Oh ! Pourrais-je vous accompagner ?
C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent à trois : un squelette, un oiseau et un faon, en quête d’infinité.
*
Ils passèrent à travers une forêt sombre et étourdie, à l’odeur d’orange et au goût de poésie. Hélas, tous ces sapins gigantesques faisaient peur à l’enfant – et rappelaient à son être ses délicats tourments.
- Qu’y a-t-il, Petit Matelot ? Tu n’as rien à craindre, lui dit Brindille.
- J’ai peur… Il fait trop sombre…
- Ce ne sont que des arbres, ajouta Amilu. Regarde.
Il arrêta le fauteuil un instant pour se frotter contre un sapin.
- Et si c’était moi le monstre ?
Ses compagnons l’observèrent inquiets.
- Ne dis jamais cela ! répondit le faon.
- Mais regarde comme je suis fait…
- Tu vois, Petit Matelot, le vide qu’il y a entre les étoiles ?
Il fit un signe de la tête, désespéré.
- Il y a, dans l’Univers, des astres si gros qu’ils avalent tout – même la lumière. On a tous un trou noir dans notre univers. L’essentiel, c’est de le contempler de loin. Mais sais-tu ce qui le rend majestueux ?
- Non…
- Sa singularité.
*
Après deux ou trois milles, ils sortirent de la forêt. Sans même s’en apercevoir, le jour s’était levé. Entourés de montagnes aux couleurs de pistache, sous un ciel d’azur et ses nuages de nacre, ils se retrouvèrent au milieu d’une prairie infinie, aux milliards de coquelicots et tulipes fleuries.
Mais face à ces paysages qui l’inspiraient tant, l’enfant demanda à s’arrêter un moment.
- Qu’est-ce qu’un rêve ? demanda-t-il soudainement.
- Un rêve est un regret que l’on ne connaît pas ; c’est la beauté d’une âme intranquille et sa voix, répondit Brindille.
- Mais n’oublie pas l’Amour, lança Amilu. Un amour sans rêve est un tableau sans couleur. Un rêve sans amour est une couleur sans tableau.
Le Petit Matelot médita beaucoup sur ces sages paroles.
- Alors je veux rêver et aimer tout le temps !
- Hélas… On ne peut pas vivre dans un rêve. Le monde ne ment jamais, dit l’oiseau.
- Mais je serai triste, moi… Tout cela est si triste…
Brindille se posa sur son épaule.
- Un amour sans chagrin est un amour illusoire. La Tristesse ne découle que de la Perte. Que serait la vie sans elle ? On ne sourit qu’après avoir pleuré.
- Moi, je ne veux pas perdre…
- Et pourtant, je te le souhaite. Ce qui compte, ce n’est pas tant la Perte ; mais l’Amour que tu auras donné à ce que tu auras perdu. Car, sais-tu quel est le plus sublime des rêves ?
Il baissa le crâne.
- Celui d’aimer.
- Pourquoi ? répondit l’enfant.
- Parce que l’Amour ne disparaît jamais.
- Mais si on est le seul ?
- On n’aime pas pour être aimé en retour. On aime parce qu’on fait partie de l’humanité.
Amilu poursuivit son effort avec ses petits bois. Un chalet semblait se dessiner au loin, sur une colline. Ils y parvinrent – non sans pépins…
*
L’intérieur était chaud et vanillé. Petit, c’est vrai, mais tout à fait contemplatif. Les murs sentaient le caramel et la noisette à tartiner – de quoi faire saliver les gourmands.
Il y avait des bibliothèques, çà et là dans la pièce, accompagnées de vieux tableaux aux paysages désolés. Et que dire de cette immense pendule et ces lampes jaunies, qui dessinaient le monde avec un bel ennui.
Le Petit Matelot prit un livre : le marin, de Fernando Pessoa. Il l’ouvrit, le referma, le lut un peu, le reposa… et finit par demander :
- Qu’est-ce qu’un livre ?
- Ça, je peux te le dire, répondit Amilu. Un livre est une horloge sans Temps. Lire, c’est s’absenter de soi.
- Qu’est-ce que le Temps ?
Le faon fut bien embêté. Heureusement, Brindille le savait.
- Le Temps, c’est tout. C’est la plus petite des particules et la plus grosse des étoiles. Il est présent – éternellement. Le passé n’est rien de plus que ta mémoire. Ton avenir n’est qu’imagination.
Il ne réagit pas.
- Et qu’est-ce que cette horloge ?
Il la pointa du doigt.
- Une horloge est un poème saturnien. Certains n’y voient que des heures, épuisés ; d’autres les battements de la mélancolie… Mais les horloges ne sont rien de plus que le reflet de notre vie : penser aux engrenages, c’est se perdre dans leur mélodie.
- Tu es trop perché, lança le Petit Matelot.
- Voilà pourquoi tu dois rêver.
Ils sortirent tranquillement du chalet, silencieux. Une éternité s’était écoulée. Quelle heure était-il ? Qu’importait… Le crépuscule se levait.
*
La pluie tombait délicatement, comme des étoiles que l’on aurait décrochées. Les gouttelettes caressaient chaque feuille, chaque mur, chaque main… Elle s’étalait sur le sol, comme s’étale un souvenir, et le ciel reflétait le chemin.
Et tapi dans cette brume vanillée, le visage d’un Roi et sa torche allumée dessinaient l’univers. Ils regardèrent ce spectacle, seuls et émerveillés.
La nuit coulait son encre pailletée, comme pour sublimer l’horizon. L’enfant leva sa main vers la voûte pour mieux la sentir glisser entre ses doigts. Un arc-en-ciel apparut, et son âme et sa foi colorièrent son cœur, le grand désespéré ; car, noyé sous la beauté, il avait fini par se soumettre au monde et à l’humanité.
- J’aimerais être heureux, fit le Petit Matelot.
- Tu ne l’es pas ? demanda Amilu.
- J’ignore ce que c’est.
Tout en poussant son fauteuil, il poursuivit :
- Laisse-moi te donner un conseil que la vie m’a enseigné : les jours de soleil, j’aimerais de la pluie. Les jours de pluie, j’aimerais du brouillard. Et quand il fait froid, brumeux, que tout est triste, je pense à tout cela. On veut toujours ce que l’on n’a pas. La clé du bonheur, c’est de toujours vouloir ce que l’on possède.
L’enfant sembla soudain très malheureux.
- Pourquoi es-tu ainsi ? demanda Brindille.
- Je pense à tous les gens qui sont seuls et qui pleurent…
L’oiseau lui murmura :
- Parfois, dans un Chemin morose sans couleurs ni saisons, il suffit d’une fleur pour qu’il soit singulier. Pas besoin de l’Amour, pas besoin de Beauté – juste de la bonté d’un être qui sait écouter.
- Alors je ferai toujours le choix d’être là pour eux !
Tous sourirent, et, partant vers l’horizon lointain, désormais étoilé, le Petit Matelot et son équipage continuèrent à naviguer.
*
La voûte liquide comptait désormais toutes les constellations. Saturne, les nébuleuses, les galaxies étaient si grandes qu’il aurait pu tendre la main pour les attraper et croquer leur chanson.
Le firmament pleurait, riait, chuchotait, embrassait… et toutes les étoiles vagabondaient en son sein.
Sublimé par ce tableau nocturne, l’enfant posa une question qu’il redoutait beaucoup :
- Qu’est-ce que mourir ?
- Mourir, c’est comme s’endormir sur son canapé : on a les yeux ouverts, puis « pouf » ! répondit Brindille.
- J’ai peur…
- De quoi as-tu peur ? l’interrogea le faon.
- De disparaître, d’être oublié…
- Ce qui est dur, ce n’est pas tant l’Oubli – mais la souffrance de ceux que l’on a toujours aimés.
Mais il n’écoutait déjà plus.
- Je ne veux pas disparaître… Je ne veux pas être oublié…
Brindille pointa le ciel avec l’une de ses ailes.
- Regarde tout là-haut. Regarde comme les étoiles sont belles. Même la lumière est fainéante. Sais-tu ce que cela signifie ? Qu’il existera toujours un endroit dans l’Univers, où, avec une loupe assez grande, on te verra encore ici.
Il ne dit rien.
- Retiens-le bien, Petit Matelot. Nous sommes tous l’éternité de quelqu’un.
Un silence naquit comme une ombre.
- Je me sens si seul !
- Voilà pourquoi tu auras toujours besoin d’un ami, ajouta Amilu. On ne peut pas vivre seul éternellement sans se perdre : l’Univers est trop grand pour se priver d’humanité.
Une lueur, soudain, éclaircit l’horizon.
- Que va-t-il se passer, maintenant ?
- Je n’en sais rien, mon enfant, répondit Brindille. Amilu et moi allons retourner dans le néant, et toi, tu continueras à sauver ce Marin échoué…
- Alors vous n’étiez qu’un rêve ?
- Nous sommes tous le rêve d’un autre, lança le faon. C’est ce qui fait notre éphernité.
Le Petit Matelot se mit à pleurer.
- Ne sois pas désolé… On finira par se retrouver…
Ses larmes coulèrent le long de ses os, et finirent par tomber sur le sol, où naquirent des Roses Noires.
- Tu es prêt ? demanda Brindille.
Le Petit Matelot hocha la tête, et Amilu poussa le fauteuil vers le soleil levant. Soudain, une colombe immaculée sortit de son cœur pour s’envoler. Elle effleura l’horizon, de son doigt rose et infini, et dit à l’enfant qui pleure : « Une planète sans soleil est une planète sans vie. »
*
Ainsi s’achève l’histoire du Petit Matelot, rêve d’un Marin échoué sur une île déserte, dont j’ai rêvé pour ne pas succomber à mes maux.
Je vous avais dit que ce conte était triste – pardonnez-le-moi ! –, mais il nous a appris quelque chose que tous les mots du monde ne pourront jamais raconter : l’ineffable beauté de l’humanité.
Alors, vivez, aimons, pleurez, rêvons… Il n’est jamais trop tard pour commencer un rêve. Le mien s’achève ici, à la fin de ces lignes ; mais le vôtre doit naître ou se poursuivre maintenant.
Je crois en vous comme l’Aurore croit en moi. Car la véritable Beauté, ce n’est peut-être que cela…
Par Quentin Lesage.
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