Un ange prostré au milieu d'un chaos d'outils géométriques, un carré magique aux calculs parfaits et un polyèdre mystérieux qui défie les lois de la perspective... En 1514, Albrecht Dürer grave sur le cuivre bien plus qu'une image : il livre le testament spirituel d'une Renaissance en plein doute. Entre prouesse technique de la taille-douce et autoportrait psychologique, Melencolia I demeure, cinq-cents ans plus tard, l'énigme la plus fascinante de l'histoire de l'art.
I. Dürer, le De Vinci de l'Allemagne.
Albrecht Dürer naît en 1471 à Nuremberg - où il mourra cinquante-sept ans plus tard, en 1528. C'est un homme de la Renaissance qui voyage beaucoup : à Venise, deux fois, où il est en contact avec Raphaël et Léonard De Vinci, et où, pour la première fois, il importe la perspective et les proportions idéales en Allemagne - rompant avec le style gothique rigide de l'époque. Mais ce n'est pas qu'un simple artiste : Dürer écrit aussi des traités de géométrie (Géométrie), des traités sur les proportions humaines... Pourquoi ? Parce que, pour lui, l'art est une science - et que comme toute science, elle mérite d'être étudiée.
Hélas ! En 1514, l'année de création de Melencolia I, il a quarante-trois ans - un âge assez avancé pour l'époque ! Il souffre d'acédie (la bile noire, la mélancolie), et sombre un peu plus lorsque sa mère, en mai, s'éteint.
Cette période de la vie de Dürer fut, certes, tout à fait ténébreuse, mais aussi tout à fait productive ! Entre 1513 et 1514, il réalise trois gravures sur cuivre considérées comme le sommet de son art, appelé le Meisterstiche (gravures de maître). Elles représentent les trois modes de vie vertueux :
- La vie active (la morale chrétienne face aux dangers) : Le Chevalier, la Mort et le Diable (1513)
- La vie contemplative (la sagesse théologique) : Saint-Jérôme dans sa cellule (1514)
- La vie intellectuelle (le génie créatif et ses tourments) : Melencolia I (1514)
II. Créer Melencolia.
Si la création de cette gravure énigmatique peut sembler anodine, elle est en fait une véritable révolution technique.
Habituellement, à l'époque, les gravures étaient réalisées sur bois (xylographie). C'était un procédé en relief, où le bois était évidé autour du dessin. Mais cette technique avait quelques limites : les traits étaient épais, les nuances de gris, trop difficiles à faire... La gravure sur bois était très efficace, mais certainement pas précise. Par ailleurs, puisque considérée comme l'une des premières formes de gravure, la xylographie est l'ancêtre de la BD populaire !
Mais pour créer Melencolia, Dürer a adopté un autre procédé - en creux. Il utilisait simplement un burin (une tige d'acier pointue) pour rayer une plaque de cuivre. Et cette technique avait trois avantages : d'abord, elle était précise, car l'on pouvait tracer des traits aussi fins qu'un cheveux ; ensuite, elle permettait de modeler (Dürer, pour créer des ombres, utilisait des hachures croisées ou des pointillés très très denses) ; et enfin, c'était la reine des jeux de lumière (le papier vierge était blanc, et tout le reste n'était qu'une symphonie de gris).
Si Dürer avait conçu Melencolia avec une gravure sur bois, et non au burin, il n'y aurait pas eu toutes ces ombres et cette précision pour chacun des traits.
III. Analyse et Interprétations.
Melencolia I est sans doute l'une des œuvres les plus mystérieuses et commentées de l'histoire de l'art occidental. Aussi, je vous propose ici une interprétation générale de quelques éléments de la gravure - basée sur certains ouvrages comme Saturne et la mélancolie : études historiques et philosophiques nature, religion, médecine et art de Raymond Klibansky, Mélencolie, les métamorphoses de la dépression de Hélène Prigent, ou encore mélancolie(s) de Claude Makowski.
- L'Ange : il a souvent été perçu comme une femme, puisque considéré comme l'allégorie de la Mélancolie. Elle est pensive, a le regard perdu. C'est la mélancolie de l'artiste, ce moment où le génie créatif se sent impuissant face à l'immense océan du savoir.
- Le putto : il est assis sur une meule de moulin, et semble le seul à travailler. Il griffone sur sa petite tablette, et représente la pratique aveugle, le fait d'apprendre par cœur. Il est l'artisan qui fait sans comprendre - au contraire de l'artiste, qui, lui, comprend trop pour faire. La meule de moulin a néanmoins elle aussi un sens : c'est le travail répétitif et cyclique - un effort sans inspiration est un tourbillon sans fin.
- Le démon : il porte le titre de la gravure - Melencolia I. C'est une créature de l'ombre, du crépuscule. Il représente les pensées sombres qui envahissent l'esprit quand la lumière de la raison faiblit tout doucement. Dans l'inconographie de l'époque, il illustre également l'aspect maladif de la mélancolie.
- Le lévrier : symbole de l'intuition, il est ici endormi. Il est également associé, dans l'alchimie, au métal vil qu'il faut transmuter - en or, notamment.
- Le sablier : le temps qui fuit.
- La balance : le jugement, l'équilibre.
- La cloche : l'appel au réveil.
- Le carré de nombres : si vous faites la sommes de chaque chiffre sur une ligne, colonne ou diagonale, vous trouverez 34. C'est ce qu'on appelle, en mathématiques, un "carré magique". Remarquez que sur la dernière ligne il y a "1514", année de création de Melencolia I. Ce carré est également associé, en ésotérisme, à Jupiter - censé contrer l'influence néfaste de Saturne, planète de la Mélancolie.
- Le rapport entre la longueur du sablier et celle du carré est le nombre d'or ! Je vous renvoie à son article, disponible sur "Sciences".
- Le compas : Melencolia tient un compas - qu'elle n'utilise pas - dans sa main droite, légèrement fermé, pointé vers le bas. C'est l'attribut central de la Géométrie, l'une des sept branches des Arts Libéraux. Ce qui est paradoxal, c'est qu'elle a les outils pour mesurer la Terre, mais pas la sagesse pour mesurer l'infini ou le divin.
- Les clés : traditionnellement, elles symbolisent le pouvoir et/ou la richesse. Mais ici, cette interprétation est paradoxale : ce sont les clés du savoir ou de la maîtrise technique. Melencolia reste assise, incapable de s'en servir pour ouvrir la porte de la compréhension ultime. Si elles doivent réprésenter une richesse, c'est la richesse intellectuelle - qui mène à une forme de paralysie.
- La sphère : symbole de perfection et de mouvement, elle contraste nettement avec le polyhèdre. Elle représente le passage du temps et l'instabilité de la fortune - du bonheur. Si on la replace dans la gravure, elle signifie que même la perfection mathématique ne peut consoler l'artiste.
- Le rhomboèdre tronqué : aussi appelé "solide de Dürer", c'est une géométrie descriptive, une pierre de construction. Il est irrégulier et massif - la matière lourde qui résiste à l'esprit. C'est tout le défi de l'art : transformer une pirerre brute en idée spirituelle. Pour certains commentateurs, le polyhèdre fait également référence à la pierre philosophale - qui conduit à l'immortalité, en alchimie.
IV. Héritage et impact moderne.
Ne sous-estimez pas la puissance de Melencolia I !
Avant Dürer, la mélancolie était considérée comme une maladie. Après son œuvre, elle est devenue un signe distinctif de l'artiste, et a donné naissance à la figure de l'artiste maudit - comme Baudelaire et son Spleen, Nerval et son El Desechiado, Verlaine et ses Poèmes Saturniens...
En philosophie et en littérature, elle a également eu un impact important. Elle est un symbole majeur de l'existentialisme, et est présente dans bien des ouvrages : La Nausée de Jean-Paul Sartre (dont le titre aurait dû être Melencolia), Les Travailleurs de la Mer de Victor Hugo, ou encore Journal d'un escargot de Günter grass.
Si ces livres vous paraissent trop vieux, permettez-moi de vous donner des exemples plus récents : Le Symbole Perdu de Dan Brown, l'esthétique de Dark Souls, et le courant esthétique Dark Academia.
Ainsi, après ce merveilleux voyage dans l'œuvre de Dürer, nous pouvons être certains d'une chose : Melencolia I ne sera jamais totalement résolue. Si elle témoigne de la beauté de la gravure au burin, elle est surtout le miroir de notre propre condition humaine. Elle incarne ce moment de vertige où la lucidité finit par faire souffrir. En considérant la mélancolie comme indispensable au génie, Dürer a ouvert la voie à la figure de l'artiste moderne - celui qui, conscient de sa finitude, continue pourtant de penser l'infini. Des centaines de commentaires n'ont pas suffi à percer son mystère, car chaque regard y projette ses propres impressions. Peut-être est-ce là la définition d'un chef-d'œuvre : une image qui, à force d'être regardée, finit par nous regarder en retour.
Par Quentin Lesage.
Ajouter un commentaire
Commentaires