Film majeur de ces dernières années ayant pour thème l’Iran et son régime, Les Graines du figuier sauvage est une excellente porte d’entrée au cinéma du Moyen-Orient. Cet article n’est donc pas une critique, mais une recommandation (sans spoilers) d’un film peu connu (et extrêmement important), notamment sur la place de la femme en Iran et dans le monde.
Le cinéma du Moyen-Orient est assez méconnu pour la majorité des occidentaux, alors que celui-ci regorge de films de grande qualité avec des messages forts - et notamment le cinéma iranien qui, depuis quelques années, revient sur le devant de la scène. Ce dernier se forge en grande partie sur la situation difficile dans laquelle se trouve le pays, et cherche dans l’art du cinéma un moyen de changer les choses. C’est dans cette optique que le réalisateur Mohammad Rasoulof construit ses films, notamment son dernier et son plus marquant: Les Graines du figuier sauvage. Ce film, à la production franco-allemande, mais avec une réalisation et un casting entièrement iraniens, s’est fait remarquer lors de sa présentation au festival de Cannes en 2024, grâce à l’histoire hors norme de sa production - et dont il ressortira avec le prix spécial du jury. Il réussira également à séduire le reste du monde en étant entre autres nommé aux Oscars dans la catégorie « meilleur film international ».
I. Faire trembler Téhéran.
Le film suit une famille modeste de Téhéran dont Iman, le père, juriste depuis plus de 20 ans, vient d’être promu juge d’instruction au tribunal révolutionnaire. Ce poste offre certes un statut valorisant et une sécurité financière, mais il contraint Iman à devoir signer des condamnations à mort injustes décidées par le procureur. Ce rôle compliqué fait que le tribunal lui a octroyé un pistolet (pour sa protection et celle de sa famille) face à de possibles représailles que ses décisions pourraient causer. Dans le même temps, ses deux filles sont témoins des mouvements révolutionnaires et commencent à vouloir participer aux manifestations de « Femme, Vie, Liberté » pour les femmes iraniennes. S’ensuivent alors des tensions au sein de la famille initialement soudée, entre deux adolescentes en quête de liberté et un père qui met de plus en plus sa morale de côté pour servir l’ordre iranien, et qui enferme plus ou moins sa famille dans leur appartement pour éviter les risques causés par son métier. Pour ce qui est de Najmeh, la mère, son éducation d’une autre génération fait qu’elle se range plutôt du côté du père, mais elle comprend également la situation de ses filles. L’appartement devient donc le terrain d’affrontements idéologiques, menant à une perte de confiance entre les différents membres de la famille, et un début de paranoïa de la part d’Iman.
Le sujet du film est donc complètement ancré dans la situation actuelle de l’Iran et notamment de sa capitale Téhéran. Le conflit familial est en effet une métaphore de la société actuelle du pays et le schisme causé par une nouvelle génération puissante et libre. Le film se revendique complètement comme engagé - et il est en réalité le reflet de sa propre production. En effet, le film a été tourné clandestinement en Iran, dans des conditions difficiles sous la peur constante de se faire arrêter par le régime. Le réalisateur Mohammad Rasoulof avait déjà fait de la prison là-bas, et a notamment vécu les manifestations du mouvement « Femme, Vie, Liberté » depuis sa cellule - reflété dans l’aspect huis-clos du film. A sa sortie de prison, Rasoulof a donc eu l’idée de faire ce film, mais il savait qu’il avait peu de temps pour le tourner, car il risquait d'y retourner quelques mois plus tard à cause de son film précédent. Il a donc entièrement géré le tournage en Iran, dont la majorité des scènes devait être en intérieur, dans des propriétés privées, à l’aube ou au crépuscule. Il dirigeait même certaines scènes à distance avec un talkie-walkie.
A la fin du tournage, alors qu’il vient d’être condamné à 8 ans de prison (dont 5 ans ferme) pour « collusion contre la sécurité nationale », Rasoulof parvient à quitter clandestinement l’Iran par une fuite à travers les montagnes, et à présenter son film au festival de Cannes 2024. Encore aujourd’hui, Mohammad Rasoulof ne peut pas retourner en Iran et est donc exilé en Allemagne. Pour ce qui est du casting, les deux actrices jouant les jeunes étudiantes ont également fui le pays et étaient présentes au festival, tandis que les acteurs ayant pour rôle les deux parents sont restés bloqués dans le pays et ont interdiction de le quitter. Mohammad Rasoulof a monté les marches du tapis rouge en brandissant des photos de ces deux acteurs.
II. Un réalisme brut.
Si le film fonctionne aussi bien, c’est grâce à son atmosphère extrêmement pesante. La réalisation en huis-clos fait toute la force du récit. On se retrouve, comme les femmes de la famille, coincé dans ce vaste appartement alors même que la ville tremble sous les pas des différentes manifestations. De plus, la paranoïa du père grandissante crée une croissance de la tension, et la représentation de cette dernière est précise et intelligente. Le réalisateur utilise notamment à plusieurs reprises les fenêtres de l’appartement - synonyme à la fois de danger et de liberté. Iman représente clairement les Iraniens d’un autre temps, encore fidèle à un régime qui l’utilise sans vergogne, ce qui est aussi le cas de Najmeh, même si elle se comporte plutôt comme une médiatrice. Elle se confronte à plusieurs reprises à la désinvolture de ses deux filles, qui représentent une jeune génération, puissante et libre, qui n’hésite pas à se battre pour se libérer. A force de discuter avec ses filles, la mère commence à avoir un double discours et essaye de ménager les deux camps. La représentation de ce dilemme se fait lors d’une scène de soin d’un personnage secondaire, un plan fixe absolument magnifique, mais tout aussi terrible - car lourd de sens.
Cette scène représente également l’horreur que peuvent subir les manifestants et révolutionnaires, ce que le réalisateur exprime par la longueur de la scène et la douleur de la personne soignée. Car le centre du film, c’est cette jeunesse malmenée qui se bat contre un ennemi bien plus fort mais qui ne lâche pas. Le film salue directement la résilience des femmes protestantes de « Femme, Vie, Liberté » qui ne cessent de se battre pour leur droit depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022. Le film utilise notamment de nombreuses images réelles des manifestations consécutives à la mort de cette jeune étudiante, insérées directement au sein du récit - la plupart au format vertical. Si ce choix est évidemment dû au fait qu’il était impossible pour l’équipe de tourner ce genre de scènes dans les rues de Téhéran, cela renforce l’aspect brut du film et nous confronte à la situation réelle du pays. Aussi, cela représente l’importance d’internet et des réseaux sociaux dans ce genre de régimes : le film met face aux spectateurs (à plusieurs reprises) les informations distribuées par la télévision, qui sont le plus souvent fausses ou arrangées, mais qui sont les seules dont Najmeh a accès, avec celles distribuées par les réseaux sociaux, qui sont prodiguées directement par les civils, et qui montrent donc vraiment ce qu’il se passe dans les rues. Internet devient donc un outil majeur pour la jeune génération, car il est un vecteur de vérité ; et c’est en cela que les deux filles tentent de raisonner leur mère sur la réalité des faits.
III. Du drame social au tragique contemporain.
Cependant, le film ne se résume pas à un simple huis-clos, mais se réinvente au fur et à mesure que l’intrigue avance pour montrer l’évolution de la famille, presque à la manière d’une tragédie shakespearienne. Le film se permet dans son deuxième acte plusieurs scènes en dehors de l’appartement. La plupart sont assez courtes, notamment celles en extérieur, mais elles sont majeures pour le récit. On peut alors parler des différentes scènes dans lesquelles Iman a l’impression d’être suivi, d’être toisé du regard, comme si le pays entier connaissait son statut.
Enfin, le film nous montre l’étendue de ses capacités et atteint sa pleine puissance émotionnelle dans son dernier acte, devenant presque un thriller haletant, voire un film d’horreur à la Shining de Stanley Kubrick. Le sommet de la tension est atteint et le spectateur est donc pleinement happé émotionnellement par le récit, ce qui est essentiel pour la transmission du message véhiculé par le film.
Ce choix audacieux est aussi le point final du message du film. Si nous avons déjà évoqué le fait que le film défend les mouvements iraniens pour les femmes, cette partie met en avant le fait que ça vaut pour toutes les femmes qui vivent dans des régimes tyranniques, et toutes les autres femmes du monde. On voit en effet dans ce film une critique directe d’un système patriarcal qui place l’homme en seul possesseur du pouvoir et qui l’exerce sur la femme, qui ne peut donc pas être foncièrement libre.
Voilà la réelle force de Mohammad Rasoulof : offrir un film entièrement ancré dans la société iranienne tout en étant parlant pour n’importe quel spectateur. C’est aussi pour cela que ce changement d’atmosphère fonctionne aussi bien. On croirait voir dans le troisième acte un film de genre, ce qui est parlant pour les occidentaux et qui reflète donc ce désir d’être pertinent pour le monde entier, sans pour autant trahir ses intentions, sa créativité ou même sa culture.
Ainsi, Les Graines du figuier sauvage est l’un des films les plus importants de cette décennie, car il se démarque par un message puissant amplifié par l’histoire de sa création, qui pourrait elle-même être un film. Le long-métrage est visuellement magnifique, avec des plans variés malgré les difficultés de tournage, et le rythme est prenant du début à la fin, marqué par une croissance constante de la tension qui fait passer les 2h46. Miroir direct de la violence du régime iranien, il met en avant la force des femmes dans un système qui les oppresse, mais aussi le pouvoir que peut avoir la jeune génération face aux injustices.
Un film essentiel et puissant, à voir au moins une fois dans sa vie.
Par Nathan Azeni.
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